CHAPITRE XV
reste imprégné d’un sentiment de « différent-du-premier». Dans le cas schématique que nous, examinons, n n’est pas un état de conscience simple, mais bien un état de conscience complexe. La suite des états n est pas : 1) m, 2) une différence, 3) n, — mais bien : 1) m, 2) une différence, 3) n-différent-de-m. 1) et 3) sont des états substantifs, et 2) est un état transitif. Étant donné ce que sont en réalité notre cerveau et notre conscience, prétendre passer de m à n en gardant ces états purs est une simple impossibilité, voire une contradiction ; car qui dit états purs dit états non comparés. Inévitablement, grâce à un mécanisme aussi certain qu’il est mal connu, le second terme ne peut plus être n pur après la perception d’une différence ; il ne peut plus être que n-en-tant-que-différentde-m. Du moment que m a passé immédiatement avant elle, l’idée pure de n est nécessairement impossible dans la conscience.
Différences connues par inférence. — Ne confondez jamais percevoir immédiatement une différence avec conclure à l’existence d’une différence. Dans ce dernier cas, nous avons affaire à une inférence qui s’appuie sur des connaissances précises : étant donné ce que nous savons sur les deux termes, il faut qu’ils diffèrent ; et cela nous suffît pour les rapporter à deux classes distinctes d’objets. Il arrive souvent, quand nous avons à comparer deux expériences séparées par un long intervalle de temps, que nous les jugeons moins d’après leurs images positives issues d’une représentation première, que d’après certains souvenirs portant sur leurs alentours. Ainsi, je pourrai dire que le soleil est moins brillant aujourd’hui que tel jour de la semaine passée, parce qu’il me souvient d’avoir dit alors qu'il était éblouissant, remarque qui n’a plus sa raison d’être aujourd’hui. Ou encore : je juge que je sens plus vivement
LA DISCRIMINATION
les choses en ce moment que l’été dernier, uniquement parce que je puis maintenant analyser mes impressions, ce que je sais que je ne pouvais alors. Nous ne faisons que comparer ainsi des états de conscience dont notre imagination ne nous offre actuellement aucune représentation qualitative en chair et en os. C’est en particulier le cas des plaisirs et des peines : tout le monde sait quelle difficulté l’imagination éprouve à en conserver des images vivantes. Les associationnistes peuvent s’évertuer à extraire le plaisir de l’idée de plaisir et la douleur de l’idée de douleur ; le hon sens, insensible à leurs arguments sophistiques, continue à penser avec Homère qu’il peut y avoir bien de la joie dans le souvenir des amertumes passées, et avec Dante qu il n’y a pas de plus grande tristesse que de se rappeler dans le malheur le bonheur disparu.
Différenciation des éléments d’un composé. — On peut sans crainte poser en principe que toute impression synthétique reste nécessairement rebelle à l’analyse, tant que ses éléments ne sont pas expérimentés isolément ou dans quelque autre combinaison. Jamais il n’y aura de discrimination possible dans un groupe absolument immuable de qualités qu’on ne sauraff retrouver séparément ailleurs. Si tous les objets humides étaient froids et tous les objets froids humides, si tous les objets durs nous piquaient la peau et étaient les seuls à le faire, comment pourrions-nous jamais distinguer l’humidité du froid, la dureté de l’acuité ? Si tous les liquides étaient transparents et tous les solides et les gaz opaques, il se passerait bien des siècles avant que nous usions de deux mots pour exprimer la transparence et la liquidité. Si la chaleur était fonction de la position des objets sur la surface de la terre, les plus élevés étant toujours les plus nhauds, nous n’aurions qu’un terme pour exprimer