CHAPITRE II
verrons plus tard. La toute première sensation d’un enfant est pour lui le monde extérieur ; et l’univers, tel qu’il arrive à le connaître plus tard, n est qu un développement de ce premier et très simple germe, enrichi d’apports ultérieurs du dehors et du dedans, et devenu si énorme, si complexe et si différencié que l’on ne peut plus se ressouvenir de son premier état. Comment, en effet, exprimer l’éveil muet d’une conscience à la présence d’un premier objet? Et quel objet! « Quelque chose là », ou plus simplement « ceci », ou moins encore — « ceci » risquant toujours d’être trop précis — : la simple interjection de surprise « oh! » serait sans doute plus adéquate à cette connaissance rudimentaire; mais c’est une connaissance quand même, et d’un objet où s’enveloppent déjà toutes les « catégories de l’entendement », fût-il la pure donnée d’une pure sensation. Extériorité, objectivité, unité, substantialité, causalité, il a tout cela dans le plein sens où l’auront les objets et systèmes d’objets ultérieurs. Et c’est ici que notre jeune « connaisseur » rencontre et salue son univers : le miracle de la connaissance éclate, comme le dit Voltaire, tout aussi bien dans la plus humble sensation d’un enfant que dans la plus haute théorie éclose sous le crâne d’un Newton.
La condition physiologique de cette première expérience sensible se trouve probablement dans de nombreux courants afférents, partis simultanément des divers organes périphériques ; mais cette multiplicité de conditions organiques ne compromet pas l’unité de la conscience, pas plus que ne la compromettent la multiplicité des organes et la multiplicité des objets simultanément connus, comme nous le verrons plus loin. L’objet apporté à la conscience d’un bébé par ses nombreux courants afférents est un chaos énorme, éblouissant, bourdonnant : ce chaos est l’univers du
DE LA SENSATION EN GÉNÉRAL
bébé. Notre univers à tous^est encore en grande partie un chaos analogue, organisable « en puissance », et qui veut être organisé et différencié, mais qui ne l’est pas encore « en acte ». Du commencement à la fin c’est une réalité occupant l’espace. Tant qu il n est pas analysé et organisé, on peut dire que nous ne le connaissons «que sous les espèces de la sensation ; mais dès que nous y distinguons des parties et que nous prenons conscience de leurs relations, notre connaissance devient perception et concept, deux fonctions mentales qui ne ressortissent pas à ce chapitre.
L’intensité des sensations. — Une lumière peut être faible au point de ne pas dissiper sensiblement l’obscurité, un son peut être si ténu qu’on ne puisse l’entendre, un contact si léger que nous ne le percevions pas. Il faut donc que l’excitant extérieur atteigne un certain quantum pour nous faire sentir sa présence. C’est ce que Fechner appelle la loi du seuil : ce seuil doit être franchi pour que l’objet obtienne droit d entrée dans l’esprit. L’excitation qui se trouve juste au dessus du seuil est appelée le minimum visibile, audibile, etc. A partir de ce point, et à mesure que grandit l’excitation, croît parallèlement la sensation, mais d’une allure plus lente, jusqu’à ce qu’enfm elle atteigne son acmé ou degré le plus élevé ; aucun accroissement ultérieur de l’excitation ne saurait le lui faire sensiblement dépasser. Mais déjà avant d’y arriver la douleur commence d’ordinaire à se mêler à la qualité spécifique de la sensation. C’est ce qu’on peut observer avec précision dans les cas extrêmes de pression, de chaleur, de froid, de lumière et de son, et avec moins de rigueur dans les sensations de l’odorat et du goût, (à cause de la grande difficulté qu’on éprouve ici à augmenter les doses des excitants). D’autre part, toutes les sensations, fussent-elles désagréables à un certain