CHAPITRE XV
expérience d’un rouge, d’un vert ou d’un violet absolument purs ; aussi ne les reconnaissons-nous pas dans les couleurs dites primaires, qui doivent à cette circonstance de passer pour pures. Pour pouvoir discerner un harmonique parmi d’autres dans le son émis par un instrument, il faut préalablement l’entendre seul ; alors l’imagination qu’il obsède l’entend dans le son composé.
On peut discriminer même des éléments non isolables, pourvu que leurs circonstances varient. — La réalité ne se prête guère aux expériences d’isolation absolue. Ce qui d’ordinaire individualise un élément a dans un composé abcd, c’est, ou bien ses variations d’intensité, indépendantes de celles de bed, ou bien son aptitude à entrer en composition avec d’autres éléments, comme dans aefg ou ahjk par exemple. L’une ou l’autre de ces deux particularités peut, dans des circonstances d’ailleurs favorables, nous amener à percevoir et souligner une différence entre a et ses concomitants, différence approximative évidemment (on ne peut ici dépasser le relatif) ; et ainsi en venons-nous à analyser le tout dont a est une partie. Cette façon de dégager et de détacher un élément de son ensemble de composition est proprement 1 abstraction ; l’élément extrait devient une idée abstraite.
L abstraction se trouve plus favorisée par la multiplicité des combinaisons où entre un élément que par ses variations d’intensité. Tout ce qui s’associe tantôt à un groupe et tantôt à un autre, tend à se dissocier des deux, et à constituer une idée abstraite à l’usage de l’esprit. On peut voir en cette formule la loi de dissociation par variation des concomitants. Cette loi met en mesure l’esprit, qui a une fois ainsi dissocié et abstrait un caractère, de le dégager de tout composé où il le retrouvera engagé.
LA DISCRIMINATION
Martineau donne de ceci un excellent exemple : « supposez, dit-il, que vous voyiez pour la première fois une bille d’ivoire rouge ; dès que vous cessez de la voir, elle vous laisse d’elle-même une image où coexistent indistinctes ses impressions simultanées, la couleur et la rotondité par exemple. Supposez qu’une bille blanche succède à la précédente ; alors, et alors seulement, une propriété se détache spontanément, la couleur, qui dès' lors, par effet de contraste, passe à l’avant-plan de la conscience. Prenez maintenant un œuf ; et voici qu’une nouvelle différence fait sortir la forme des limbes où elle sommeillait inaperçue. Ainsi, ce qui n’était d’abord qu’un objet découpé dans la réalité qui l’environne, devient successivement pour nous un objet rouge, puis un objet rouge et sphérique, et ainsi de suite (1). »
Mais pourquoi le simple fait de se retrouver dans diverses combinaisons amène-t-il un caractère à se détacher de tous les autres, pour rouler seul, pour ainsi dire, sur la table de la conscience? Il y a bienlà quelque mystère, mais qu’il ne nous importe pas d’examiner ici.
La faculté de discrimination s’affine à l’usage. — Pour peu que l’on ait quelque intérêt personnel et pratique lié au succès de discriminations, on acquiert une surprenante habileté à découvrir des différences. L’entraînement ou l’usage ont d’ailleurs ici la même valeur pédagogique que l’intérêt ; ces deux facteurs rendent un esprit aüssi sensible à d’imperceptibles différences objectives qu’il peut 1 être, sans intérêt ni habitude, à des différences qui « sautent aux yeux >>.
Que « l’habitude fasse les habiles », c’est ce qui se voit surtout à propos des actions qui exigent des
(1) Cf. Martineau, Essays Philosophical and Theological, First sériés, pp- 268-273.