CHAPITRE XV
mouvements délicats et précis. Mais cette délicatesse et cette précision tiennent pour une bonne part à des discriminations de sensations. Un bon joueur de billard, un bon tireur, un bon danseur de corde doivent tout autant faire preuve de sensibilité aux impressions les plus ténues que d’babileté à mesurer leurs mouvements sur ces impressions. Si nous passons maintenant des mouvements fins aux sensations fines,» nous pouvons immédiatement citer la virtuosité bien connue des experts et des marchands. Tel distinguera à leur saveur la moitié supérieure et la moitié inférieure d’une bouteille de vieux madère. Tel autre, rien qu’à plonger sa main dans une tonne de farine, vous dira si cette farine vient du lowa ou du Tennessee. Laura Bridgman, la sourde-muette-aveugle, avait le toucher assez fin pour reconnaître à une année d’intervalle la main d'une personne qui ne lui avait donné qu’un seul shake-hand. L’on ditmême que Julia Brace, sa sœur en infortune, avait l’odorat assez •développé pour faire le tri du linge revenant de la lessive, et pour reconnaître celui de chacun des très nombreux habitants de l’asile d’Hartford.
Tout cet ordre de faits est tellement connu que les psychologues se sont généralement dispensés de lui chercher une explication. Ils ont pensé, sans doute, que la pratique accroît naturellement la délicatesse du discernement, et cela leur a suffi. Tout au plus ont-ils dit : « l’attention rend raison de cette habileté ; nous prêtons plus d’attention à ce qui nous est familier, et l’attention favorise la finesse des perceptions ». Oui, sans doute ; mais voilà qui est bien vague. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet ; mais cela nous entraînerait hors des limites qu’un « Précis » se doit de ne pas franchir.