CHAPITRE XVI
l’on découvre j usqu’en ces hiatus .T out cela donne le sentiment d’un insaisissable mystère. C’est ce mystère que les philosophes se sont toujours efforcés à l’envi de restreindre, sinon de dissiper, en essayant de simplifier a l’aide de leurs formules l’enchevêtrement des faits. Concevant donc les états de conscience comme s’engendrant les uns les autres, ils ont voulu dégager les lois de cette génération, autrement dit marquer entre eux des principes de connexion par quoi s’expliquerait tout le détail de leurs successions et de leurs coexistences.
Mais ce mot même de connexion est équivoque : de quelle connexion entend-on parler? Est-ce d’une connexion pensée, ou d’une connexion entre pensées-?
Car il y a là deux ordres d’explication absolument différents, dont un seul nous permet l’espoir de découvrir ici des « principes ». Et ce n’est certes pas l’ordre des connexions pensées, qui constitue bien une jungle inextricable qu’on ne pourra jamais exprimer en des formules simples. On peut en effet penser toutes sortes de connexions imaginables : coexistence, succession, ressemblance, contraste, contradiction, cause et effet, moyens et fin, genre et espèce, partie et tout, substance et accident, tôt et tard, grand et petit, propriétaire et fermier, maître et serviteur. Dieu sait quelles connexions encore, car la série en est à la lettre inépuisable. La seule simplification qu’on puisse se proposer d’introduire ici serait la réduction de tous ces rapports à un petit nombre de types, tels que ces « catégories de l’entendement » dont parlent certains auteurs. Dès lors, selon que nous choisirions telle ou telle catégorie, notre pensée irait par tel ou tel chemin de tel objet à tel autre. S’il s’agissait ici de découvrir de telles connexions entre deux instants successifs de notre pensée, nous pourrions terminer de suite notre chapitre ; car ce
l’association
que l’on peut dire de plus court sur ces catégories, c’est qu’elles constituent toutes des rapports pensables, et quelles offrent à l’esprit des chemins intelligibles pour passer d’un objet à un autre.
Cet ordre est-il déterminé par des lois? — Mais pourquoi suivons-nous en fait tel chemin plutôt que tel autre ? Pourquoi, après avoir pensé A, venons-nous à penser B dans tels temps et lieu, et C dans tels autres lieu et temps? Pourquoi passons-nous des années à creuser péniblement et inutilement un problème scientifique ou pratique, sans que notre esprit arrive à évoquer la seule idée juste qui le résoudrait ? Pourquoi cette idée-là, à certain jour où nous nous promenons par les rues, l’esprit à cent lieues de la question, surgit-elle en nous, négligemment, comme une idée qu’on n’attend ni ne désire, et que nous suggèrent peut-être les fleurs qui sont sur le chapeau de cette dame, là devant nous, ou peut-être encore je ne sais quoi dont nous ne saurons jamais rien ?
Il faut admettre en vérité que la pensée travaille dans de bien singulières conditions. Nous pouvons tous penser de mille façons, dont une seule réalise le type de la « pure raison ». Qui fera jamais le relevé de toutes les sottes imaginations, de toutes les suppositions grotesques, de toutes les réflexions incohérentes qui traversent son esprit dans le cours d’une journée? Qui oserait jurer que sa conscience est meublée de plus de croyances rationnelles que de préjugés et d’opinions baroques? Et cependant, bonnes ou mauvaises, il semble bien que toutes nos idées naissent en nous de même façon ; leur genese n’a rien à voir avec leur rationalité.
Les lois sont ici des lois cérébrales. — La pensee parait dépendre de conditions mécaniques qm déterminent, à tout témoins, l'ordre où lu, sont présentés les objets destinés à ses comparaisons et a ses