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CHAPITRE XVII

de vous avertir quand elle sera passée, et ne faites qu’attendre ce signal de la fin de votre épreuve. Cette minute vous paraîtra sans fin ; elle vous fera 1 effet d un véritable abîme de temps où vous vous sentirez vous engloutir, — sensation bien connue des passagers durant l’interminable première semaine d’un voyage sur mer. Vous aurez même bien de la peine à croire que l’histoire ait pu franchir beaucoup de périodes aussi longues que celle que vous traversez alors. Tout cela parce que vous vous enfermez dans le pur sentiment du temps vide, que votre attention morcelle à l’infini, et dont elle vous fait sans pitié égrener une à une toutes les coupures qu’elle y introduit Du commencement à la fin, cette expérience est parfaitement abominable, parce que parfaitement insipide. Il n’y a pas de plaisir sans une excitation quelconque ; et le sentiment du temps pur est bien ce que je sais de moins excitant au monde. L’ennui, comme l’a dit Volkmann, est la protestation de notre être contre tout son présent.

Le sentiment du passé est un sentiment présent. —

Quand nous nous mettons à réfléchir sur le mécanisme de notre conscience du temps, nous sommes d’abord tentés de le trouver d’une simplicité idéale. Nos états de conscience étant successifs ne peuvent, pensons-nous, se connaître les uns les autres que tels qu’ils sont, c’est-à-dire se connaître comme successifs. Philosophie un peu trop simple en vérité. Car il y a un abîme entre ces deux propositions, « les états de conscience se succèdent », et « ils connaissent leur propre succession » ; il y a ici l’abîme qui sépare le sujet de l’objet dans toute connaissance. Une succession d’étals de conscience, prise en ellemême et pour elle-même, est tout autre chose qu’un état de conscience de succession. Donc, puisquà nos étals de conscience successifs s’ajoute la conscience de leur

LA PERCEPTION DU TEMPS

succession, celle conscience additionnelle doil êlre envisagée comme un élal nouveau, pour lequel il nous faul une explication nouvelle. Et l’on ne donne pas cette explication en disant qu’ « il va de soi » que des états de conscience connaissent leurs relations temporelles.

Si nous représentons par une ligne horizontale le temps réel du courant de la conscience, nous pourrons figurer par une perpendiculaire, élevée à un certain point de cette horizontale, l’état de conscience chargé de penser ce temps lui-même, ou l’un quelconque de ses segments présents, passés ou à venir. La longueur de cette perpendiculaire symbolisera le contenu de cet état de conscience, c’est-à-dire ici la période de temps pensé à l’instant précis où la perpendiculaire s’élève sur l’horizontale. Ainsi avons-nous une sorte de projection en perspective des états de conscience passés sur la conscience présente, projection analogue à celle d’un large paysage sur l’écran d’une chambre noire.

Or nous avons fixé plus haut à douze secondes au plus le maximum de durée qui puisse faire l’objet d’une perception distincte ; (s’il s’agit d’une perception indistincte, ce maximum peut aller jusqu’à une minute environ). Nous devons donc penser qu’une durée de douze secondes ne cesse de se projeler sur chacun des inslanls successifs de la conscience, grâce à quelque particularité permanente du processus cérébral auquel est liée la conscience. C esl à celle parlicularilé du processus cérébral, quelle qu' elle soil, que nous devons de percevoir le lemps. La durée ainsi continuellement perçue ne peut guère dépasser le « présent apparent » dont il a été question plus haut. D’autre part, elle enveloppe un contenu qui ne fait que glisser en elle ; car elle s’étend des états de conscience naissants, qui la pénètrent à sa pointe

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