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CHAPITRE XVIII

sæcula sæculorum : mais pensez-vous que, par un pur effet de la répétition et de la ressemblance, ce coup qui sonne aujourd’hui se souvienne de ceux qui ont sonné avant lui ? que ce déluge rappelle à ma gouttière le déluge de la semaine dernière ? Qui soutiendrait un tel paradoxe ? Cependant ne m objectez pas que le paradoxe tient à ce que pendule et gouttière n’ont pas de conscience ; prenez une conscience : ses sensations ne se souviendront pas plus l’une de l’autre que ne le font des sonneries de pendule, du seul chef qu’elles se répètent et se ressemblent. Récurrence n’est pas mémoire. Deux éditions d’un même état de conscience sont deux événements distincts, enfermés chacun dans sa peau ; l’état de conscience d’hier est mort et enterré : la présence de l’état de conscience d’aujourd’hui ne le fera pas ressusciter. Pour qu’une image présente puisse prétendre à s’identifier à une image passée, il faut encore une condition dont on ne parle pas.

Cette condition, c’est que ladite image soit expressément rapportée au passé et pensée dans le passé. Mais comment penser une chose dans le passé, sinon en pensant simultanément et la chose et le passé et leur mutuelle connexion ? Et comment penser le passé ? Dans le chapitre de la perception du temps, nous avons vu que notre intuition immédiate du passé ne nous mène guère plus loin que quelques secondes en arrière du présent. Hors de cette limite, nous concevons, nous ne percevons pas le passé ; nous n’en avons qu’une connaissance symbolique exprimée danê des mots, v. g. « la semaine dernière », « en 1850 », etc., ou nous ne le connaissons qu’au travers d’événements qu’il a contenus, v. g. « l’année où nous, étions sur les bancs de tel collège, l’année où nous avons fait telle perte », etc. Si donc nous voulons penser une époque passée, il nous faudra la

LA MÉMOIRE

penser dans les états de conscience qui lui sont associés, dans son nom ou dans quelque autre symbole, ou encore dans certains événements concrets. Et si nous voulons la penser intégralement, il nous faudra utiliser à la fois le symbole et les souvenirs concrets. Ainsi, « rapporter » un événement spécial à une époque passée reviendra à le penser avec sa date et tout ce qui la détermine, bref reviendra à le penser avec une foule « d’associés » qui font corps avec lui. ^

Mais, même alors, nous n’aurons pas encore réalisé un souvenir. Car un souvenir est plus qu’un fait qm a sa date dans le passé : c’est un fait qui a sa date dans mon passé ; autrement dit il me faut le penser comme la répétition d’une de mes expériences antérieures. Il faut qu’il m’apparaisse enveloppé de cette « chaleur » et de cette « intimité » dont nous avons si souvent parlé, dans le chapitre du Moi, et qui sont les critères grâce auxquels la conscience reconnaît et s’approprie comme sienne n’importe quelle expé-

Voici donc les éléments requis pour qu’il y ait vrai souvenir : un sentiment général de la ligne du passe, une date particulière projetée en quelque point de cette ligne (date déterminée soit par son chiffre, soit par son contenu), un événement localisé à cette date, et enfin la revendication de cet ' événement par ma conscience comme partie intégrante de sa propre

Conservation et rappel. — Tels é.tant la nature et les éléments du souvenir, il nous reste à etudier son mécanisme et ses causes.

Un souvenir complet implique deux operations .

1) sa conservation,

2) son rappel, ou réminiscence, ou reproduction.

Or conservation et rappel s'expliquent également

par la seule loi d'habitude nerveuse, agissant ici

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