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CHAPITRE XVIII

sa chambre ; j’éprouve d’abord un sentiment étrange et déconcertant : « sûrement j’ai déjà vu cela quelque part » ; mais quand, où et comment ? je ne le saurais dire. Le « déjà vu » flotte sur le tableau comme une pénombre que je ne puis percer, quand soudain je m’écrie : « j’y suis 1 C’est une copie d’un des Fra Angelico de l’Académie de Florence ; c’est là que je l’ai vu !» Il a fallu que s’éveillât l’image de l’Académie de Florence pour que ma vision du tableau se fît souvenir identifié.

Les conditions d’une bonne mémoire. — Ainsi donc si nous représentons par n l’objet du souvenir, il nous faut attribuer à la voie nerveuse M-N son évocation brute, et à la voie N-0 l’évocation de ses « pièces d’identité ». Ce sont ces voies nerveuses qui conditionnent la mémoire ; partant', sa qualité sera fonction à la fois et de leur NOMBRE et de leur PERSISTANCE.

Nous examinerons tout à l’heure la question de leur nombre, qui tient uniquement au nombre des expériences passées. Leur persistance, par contre, tient à une qualité native des tissus cérébraux, à ce qu’on pourrait appeler leur ténacité originelle, ou leur coefficient physiologique de rétention. Cette ténacité varie naturellement de l’enfance à la vieillesse, et d’individu à individu. Il y a de ces esprits qui sont comme la cire : tout s’y imprime au hasard, et rien ne s’en efface ; d’autres, au contraire, feraient plutôt penser à la gélatine, qui vibre et ne garde pas d’empreinte. Pour conserver une impression, ces derniers doivent la coudre au tissu de leurs connaissances acquises et emmagasinées. Leur mémoire ne saurait sauter, comme fait celle des précédents, qui, sans avoir à tirer sur des fils industrieux, et grâce seulement à la ténacité extraordinaire de leurs tissus nerveux, retrouvent au jugé et sans efforts noms, dates, adresses, faits divers, conversations, vers, citations, etc., etc.

LA MÉMOIRE

Toutes les grandes vedettes qui ont paru sur la scène du monde ont apparemment eu à leur disposition de ces miraculeuses mémoires physiologiques. Retenir tout ce que l’on apprend est une condition indispensable pour avancer sans cesse et entreprendre sans crainte, tant dans la vie intellectuelle que dans la vie pratique. Au contraire, si l’on oublie à mesure que l’on s’assimile, on ne peut guère que perdre son temps à réapprendre indéfiniment, trop heureux si l’on parvient à entretenir son acquis. Soyez sûrs que les Charlemagne, les Luther, les Leibnitz et les Walter Scott ont eu des cerveaux merveilleusement aptes à tout retenir. Il ne leur fallait pas moins pour devenir ce qu’ils sont pour nous, de véritables « in-folios d’humanité ». Les petites plaquettes in-32 que nous sommes ne sauraient jamais contenir autant de texte, encore qu’elles en puissent contenir de l’excellent. Bref, sans une mémoire physiologique extraordinaire, on peut encore prétendre à devenir un spécialiste ; mais il faut renoncer au rôle et à l’influence des grands encyclopédistes et des tout puissants manieurs d’hommes.

Cependant, un jour arrive pour tous où tout ce que l’on peut faire désormais est de conserver l’acquis, où nous désapprenons en une semaine autant que nous apprenons, où dans notre cerveau les voies anciennes s’effacent à mesure qu il s en trace de nouvelles : période d’équilibre qui peut durer des années et des années. Enfin arrive l’extrême vieillesse où se renverse cet équilibre, où l’on oublie plus qu on n’acquiert, si tant est qu’on acquière encore. Les voies nerveuses ne peuvent plus se creuser ; et la même question revient dix fois en cinq minutes, la réponse étant aussitôt oubliée qu’entendue. Il n’y a plus alors de ténacité que dans les voies nerveuses creusées dans l’enfance ; les vieux radoteurs parlent encore de leurs

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