CHAPITRE XVIIl
heures ou quelques jours avant les épreuves, à se « bourrer » l’esprit de « tuyaux » : travail de la dernière heure qui doit suppléer à des mois de paresse. Il est évidemment impossible que les choses ainsi apprises, en une fois, pendant quelques heures, et uniquement pour « être reçu », puissent contracter des associations bien nombreuses avoc tout le contenu de l’esprit. Quelques voies nerveuses, et qui s’endormiront vite pour ne plus se réveiller, suffisent alors au mécanisme des processus. Un oubli rapide est l’inévitable sort réservé à cette science précipitée. Étudiez, au contraire, les mêmes choses progressivement, jour par jour ; recourez aux différents textes et contextes ; examinez vos doctrines sous leurs différents aspects ; laissez-les même s’associer aux événements de votre vie journalière ; ruminez-les sans cesse : bientôt elles formeront en vous un tel système, et si lié avec toutes vos connaissances, si facilement abordable et par tant d’avenues diverses, qu’elles constitueront à votre profit une science que vous aurez toujours sous la main. Voilà évidemment une raison psychologique de développer dans les collèges l’habitude de l’application suivie. Je m’abstiens à dessein de parler de raison morale ; le chauffage, en effet, n’a rien de déshonorant en soi ; je regrette même qu’il ne réussisse pas à nous fournir à si peu de frais une science solide : il serait bien alors la méthode idéale. Mais, hélas, il n’y réussit pas du tout ; et les étudiants devraient bien le comprendre et s’en convaincre une fois pour toutes.
La mémoire a un coefficient naturel et immuable de ténacité. — On voit dès lors que, si l’on veut améliorer sa mémoire, on doit viser, non pas à accroître directement son coefficient général de ténacité, mais à augmenter le nombre des associés des souvenirs. La ténacité de la mémoire est une qualité naturelle d’or-
LA MÉMOIRE
dre physiologique, qui est donnée une fois pour toutes avec l’organisation physiologique elle' même, et qu’on ne saurait espérer modifier, même aux prix des plus grands efforts. Sans doute, elle varie dans la maladie et la santé ; un esprit frais retient mieux qu’un esprit fatigué. Et l’on peut conclure de là quelle dépend de l’hygiène, qu’à soigner sa santé on soigne sa mémoire, et qu’elle bénéficie, en particulier, d’une étude bien entendue, dont bénéficient la tonalité et la nutrition cérébrales. Mais on ne saurait aller plus loin ; on ne saurait, en tous cas, aller aussi loin que l’opinion commune sur ce point.
C’est, en effet, une opinion commime que certains exercices, pratiqués avec méthode, fortifient, non pas seulement le souvenir particulier du sujet sur lequel on s’exerce, mais encore la. faculté générale de se souvenir. Et l’on ne manque jamais d’ajouter qu’à apprendre des listes de mots « par cœur », on acquiert une plus grande facilité à en apprendre de nouvelles, également par cœur. S’il en était ainsi, ce. que je viens de vous dire serait nécessairement inexact ; et il faudrait réviser toute mon explication de la mémoire par le mécanisme des voies nerveuses. Mais je ne suis rien moins que disposé à accepter tels quels les faits sur lesquels s’appuie ici le préjugé commun. J’ai interrogé là-dessus différents acteurs d’un certain âge ; tous se sont accordés à reconnaître que les nombreux rôles qu’ils ont dû étudier n’ont aucunement amélioré leur mémoire. Ils ont appris à étudier, mais non à retenir. Ils abordent un nouveau rôle avec toute ime provision de souvenirs d’intonations, de soulignés, de gestes, etc., qui viennent comme d’euxmêmes s’associer au texte nouveau. Ces souvenirs font partie d’un réseau, à l’égal des souvenirs de prix chez le marchand, ou des souvenirs de records chez l’athlète ; ils sont donc plus prompts à s’évoquer.