CHAPITRE XVm
Mais la ténacité naturelle de la mémoire ne s’en trou vo nullement augmentée ; au contraire, elle diminue avec l’âge. Bref, nous avons là le cas classique de la conservation des souvenirs facilitée par les associations et la méditation. Ainsi encore des écoliers, chez qui l’étude « par cœur » développerait la mémoire elle-même : elle ne leur développe, j’en suis sûr, que l’art d’étudier, dediriger leur attention, de dégager l’intérêt d’un texte, de rapprocher ce texte d’autres déjà connus, de le coudre à des réseaux d'association, etc. ; mais le pouvoir brut de retenir n’est aucunement amélioré par là.
L’erreur que je combats ici gâte le livre, d’ailleurs judicieux et fort utile, du D” Holbrook, de New-York,
« Comment fortifier la mémoire ? ». L’autéur, oubliant de distinguer entre la conservation d’un souvenir particulier et le pouvoir physiologique de conservation en général, prétend améliorer simultanément les deux par les mêmes moyens.
U Je traite en ce moment, dit-il, un cas de perte de souvenirs chez un vieillard, auquel j’ai moi-même appris combien sa mémoire avait baissé. Il s’efforce énergiquement, et avec quelque succès, de parer à ce désavantage. Voici la méthode que nous suivons : nous exerçons sa mémoire deux heures par jour, une heure le matin, une heure le soir. Il doit donner une extrême attention à l’objet de l’exercice, afin de se le graver nettement dans l’esprit ; rappeler chaque soir, sur ma demande, tous les événements et expériences de la journée, les rappeler encore le lendemain matin ; écrire et se graver dans l’esprit tous les noms entendus, etfaire effort pour se les rappeler de temps à autre ; retenir dix noms d’hommes célèbres par semaine, un vers d’un poète et un verset de la Bible par jour ; se ressouvenir, sur interrogation, du numéro d’une page intéressante d’un livre, etc., etc. C’est avec de
LA MÉMOIRE
semblables exercices qu’on redresse à la longue une mémoire fléchissante (1) ». .
Le pauvre vieillard ! Tant de tortures pour retenir un peu mieux tout juste ce qui fait l’objet immédiat de ses exercices, et les associations d’idées qui s’y mêlent ! Car je ne vois guère comment tout cela pourrait améliorer sa mémoire elle-même.
Comment améliorer la mémoire ? — Il n’y a qu’un moyen, qui est de perfectionner nos méthodes ordinaires de nous ressouvenir. — On a divisé ces méthodes en mécaniques, rationnelles, et artificielles ou mnémotechniques.
La méthode mécanique consiste à intensifier, prolonger et répéter l’impression à retenir. La pédagogie moderne l’applique excellemment quand elle fait lire à haute voix aux enfants ce qu’ils écrivent au tableau noir : l’œil, l’oreille, la bouche et la main coopèrent ainsi tous quatre à la mémoire des mots.
La méthode rationnelle consiste à concevoir, organiser, systématiser, classifier et analyser les souvenirs, le tout conformément à la logique. Toute science est une mémoire rationnelle.
On a inventé nombre de méthodes artificielles et mnémotechniques. On arrive souvent par là à faire retenir des objets sans rapports les uns avec les autres, listes dé noms, de nombres, etc., bref, à emmagasiner des souvenirs tellement abondants qu’ils passent les forces naturelles de la mémoire. Voici généralement comment l’on procède. On s’assure d’abord, par des procédés mécaniques, la mémoire absolue d’un schème ou charpente ; puis, à l’un ou l’autre point de cette charpente, on rattache volontairement tel ou tel souvenir, par un rapport ou une analogie souvent
(1) Holbrook, How lo Slrengthen the Memory; or The Naîural and Scientific Methods of Never Forgeîting, p. 39.