CHAPITRE XVIII
que le « rappel intégral >> est une exception assez rare. Se souvenir de tout serait, en bien des circonstances, aussi fâcheux que ne se souvenir de rien ; il faudrait, pour nous rappeler une portion déterminée de notre passé, exactement le temps qu’il fallut pour la vivre, et nous ne viendrions jamais à bout dé penser. Aussi toutes les périodes rappelées subissent-elles, selon le mot de M. Ribot, un raccourcissement préalable, obtenu par l’omission d’une bonne partie de leur contenu. « Nous arrivons donc à ce résultat paradoxal qu’une condition de la mémoire, c’est l’oubli. Sans l’oubli total d’un nombre prodigieux d’états de conscience et l’oubli momentané d’un grand nombre, nous ne pourrions nous souvenir. L’oubli, sauf dans certains cas, n’est donc pas une maladie de la mémoire, mais une condition de sa santé et de sa vie (1). » Pathologie de la mémoire. — Les hypnotisés oublient généralement au réveil tout ce qui leur est arrivé pendant le sommeil hypnotique ; mais ils retrouvent dans une séance ultérieure les souvenirs de quelqu’une des précédentes. Il se rencontre quelque chose d’analogue dans les cas de « personnalités alternantes », où les deux vies qui alternent né présentent aucun souvenir l’une de l’autre ; souvent même, elles offrent des différences remarquables au point de vue de la sensibilité, le sujet étant frappé d’anesthésie partielle dans l’un des états secondaires. Or la mémoire peut apparaître et disparaître avec la sensibilité ; M. Pierre Janet a prouvé, par diverses expériences, que ses sujets pouvaient retrouver, au retour de leur sensibilité, des souvenirs qu’ils avaient oubliés durant l’anesthésie. C’est ainsi que, leur rendant provisoirement leur sensibilité tactile, grâce à des courants électriques, à des passes, etc., il leur faisait
(1) Ribot, Les Maladies de la Mémoire, 1889, pp. 45-6.
LA MÉMOIRE
manier divers objets, clefs, crayons, etc., ou leur faisait faire divers rnouvements, tels que le signe de la croix ; dès que revenait l’anesthésie, ils ne pouvaient plus se ressouvenir ni des objets, ni des mouvements, « ils n’avaient rien eu dans les mains, ils n’avaient rien fait, » etc. Mais le jour suivant, retrouvant leur sensibilité grâce aux mêmes procédés, ils se rappelaient parfaitement les expériences, et désignaient les objets touchés et les mouvements exécutés.
Tous ces cas pathologiques nous montrent que la reproduction des souvenirs pourrait bien dépasser les limites que nous sommes portés à lui assigner, et que l’oubli apparent de certains souvenirs ne prouve rien contre la possibilité de leur rappel en d’autres circonstances. — Il n’en faudrait pas cependant conclure qu’ absolument rien de notre expérience ne saurait s’oublier: ceci n’est qu’une opinion dénuée de tout fondement.