CHAPITRE XIX
j’en pourrais reproduire sur un dessin les tonalités exactes, etc. Tous les objets de la table se présentent avec des couleurs d’une vivacité parfaite. — Ma mémoire visuelle a une extension presque illimitée ; je puis voir les quatre côtés d’une chambre, voire de deux, trois, quatre chambres et même plus, et assez distinctement pour que je puisse sans hésitation vous en compter les chaises, ou vous dire ce qui se trouve à tel endroit de l’une d’entre elles, etc. — A mesure que je lis et relis une page pour la savoir par cœur, les caractères typographiques s’en impriment dans ma mémoire. Même, avant de pouvoir réciter, je vois les lignes, et je pourrais, en procédant avec lenteur, les reconstituer mot à mot ; mais alors, je suis tellement absorbé à déchiffrer les caractères, que je perds le sentiment des mots que je dis, et du sens qu’ils peuvent avoir, etc. La première fois que je m’aperçus de cette anomalie, j’en crus trouver la cause dans ce fait que je possédais assez mal mon texte ; mais depuis, je me suis convaincu que j’en ai bien une représentation visuelle dans l’esprit. Voici la meilleure preuve que je puisse donner de mon explication : je puis parcourir en esprit la page, y voir les mots qui commencent les lignes, et partir de ces mots pour compléter leur contexte immédiat. Je réussis plus facilement ce petit exercice avec des lignes « alignées » qu’avec des lignes k désalignées ». Exemple :
Etant fait .
Tous .
A des .
Que fit .
Gérés .
Avec .
Une fleur .
Comme .
(La Fontaine, 8, IV).
l’imagination
Voici maintenant ce que dit celui qui « visualise » mal :
« D’après ce que je sais de l’imagination des autres, la mienne me paraît être sans force ni étendue, avec je ne sais quoi de singulier. Quand je veux me ressouvenir d’un événement quelconque, je ne procède pas par rappel d’images distinctes, mais par une sorte d’évocation panoramique, dont je n’arrive à saisir les détails délicats qu’à travers un brouillard épais. — Je ne puis plus, les yeux fermés, retrouver l’image distincte de qui que ce soit ; je le pouvais encore il y a quelques années, mais j’en ai progressivement perdu la faculté. — Dans mes rêves les plus nets, même les images qui m’apparaissent aussi réelles que des perceptions restent souvent indistinctes et obscures, grâce à je ne sais quel trouble de vision interne. — Pour dire un mot de la table du déjeuner, je n’y vois rien de net ; tout y est vague, et je ne saurais dire exactement ce que je vois. 11 me serait impossible de compter les chaises ; je sais seulement d’aventure qu’il y en a dix. Je ne perçois aucun détail. — Le plus clair, pour moi, est que je n’y vois rien que je puisse définir avec précision : une couleur uniforme enveloppe tout, couleur « lavée », si tant est même que j’en perçoive une. La seule couleur
que je pourrais peut-être imaginer distinctement est celle de la nappe. Je pourrais probablement imaginer aussi la couleur de la tapisserie, si je pouvais me
rappeler sa teinte. » .
Pour une personne de vive imagination visuelle, c’est un problème de concevoir comment des personnes dépourvues de cette faculté peuvent même penser. Sans aucun doute, il est des gens qui nonl pas de véritables images visuelles, au sens plein du mot : elles ne voient pas la table du déjeuner ; mais nous disons qu’elles s’en souviennent et qu’elles savent ce