CHAPITRE XIX
qu’il y a dessus, « savoir » qui fonctionne sans doute exclusivement avec des images verbales. Or on peut aussi bien penser le « café », le « lard frit », le « pâté » et les « œufs » avec des images verbales qu’avec des images visuelles ou avec des images gustatives. Elles vous font tout aussi bien donner des ordres au cuisinier, payer les fournisseurs et prendre des dispositions pour le repas du lendemain. Pourquoi, dès lors, ne nous serviraient-elles pas aussi bien que les autres à penser dans toutes les diverses circonstances de la vie ? On peut même les trouver, dans bien des cas, plus pratiques que des images concrètes et plus « étoffées » : penser revenant essentiellement à concevoir des rapports et à tirer des conclusions, la pensée sera d’autant plus agile que ses termes seront plus commodes à manier ; et nous ne manions aucun élément conscientiel avec autant de facilité que les mots, exprimés ou inexprimés. Non seulement les mots sont, de toutes nos images, celles que nous retrouvons le plus vite, mais ce sont encore celles qui se transforment le plus facilement en perceptions réelles. S’il n’en était pas ainsi, on aurait peine à comprendre que les hommes en viennent généralement à penser avec plus de force et de netteté à mesure qu’ils vieillissent, c’est-à-dire à mesure que s’affaiblit leur faculté de « visualisation », ainsi que M. Galton put le vérifier sur des membres de la « Royal Society ».
Images auditives. — L’imagination auditive diffère, elle aussi, d’individu à individu. Ceux qui pensent de préférence avec des images auditives appartiennent au type auditif, signalé par M. Galton, et dont M. Binet dit qu’i7 paraît plus rare que le type visuel. « Les personnes de ce type se représentent tous leurs souvenirs dans le langage du son ; pour se rappeler une leçon, elles se gravent dans l’esprit, non l’aspect visuel de la page, mais le son de leurs paroles. Chez
l’imagination
elles, le raisonnement est auditif, comme la mémoire ; par exemple, quand elles font de tête une addition, elles se répètent verbalement les noms des chiffres, et additionnent en quelque sorte les sons, sans avoir une représentation de signe graphique. L’imagination aussi prend la forme auditive. « Quand j écris une « scène, disait Legouvé à Scribe, f entends ; vous,
« vous voyez ‘ à chaque phrase que j écris la voix du personnage qui parle frappe mon oreille. Vous,
« qui êtes le théâtre même, vos acteurs marchent,
« s’agitent sous vos yeux; je suis auditeur; vous « spectateur. » « Rien de plus juste, dit Scribe ;
« savez-vous où je suis quand j’écris une pièce? Au (c milieu du parterre. » Il est clair que \ auditif pur, ne cherchant à développer qu’une seule de ses facultés, peut arriver, comme le visuel, à de véritables tours de force de mémoire ; c’est par exemple Mozart notant de mémoire, après deux auditions, le Miserere. de la chapelle Sixtine ; Beethoven sourd, composant et se répétant intérieurement d’énormes symphonies. En revanche, l’auditif s’expose, comme le visuel, à de gravés dangers ; car s’il perd les images auditives, il reste sans ressources ; c’est une faillite complète (1). » Images musculaires. — Le professeur Stricker, de Vienne, qui semble bien être un « moteur », ou du moins avoir l’imagination musculaire extraordinairement développée, a donné une analyse très minutieuse de son cas. Chaque fois qu’il se rappelle un mouvement, soit de son propre corps, soit d’un objet quelconque, le souvenir s’accompagne invariablement de sensations musculaires, perçues dans les membres auxquels il reviendrait d’exécuter ou de suivre ce mouvement. Si, par exemple, il imagine un soldat qui
(1) A. Binet, La psychologie du raisonnement. Deuxième édition, pp. 25-26.