CHAPITRE XIX
marche, il lui semble l’aider à marcher, en lui emboîtant le pas ; et s’il suppiûme cette sensation musculaire dans ses jambes, et fixe toute son attention sur l’image visuelle du soldat, celui-ci lui fait 1 effet d être paralysé. En général, toutes ses images de mouvements lui semblent ainsi paralysées dès qu’elles cessent de s’accompagner de sensations de mouvements dans les yeux ou dans les membres. D’autre part, ce sont des images de parole articulée qui constituent le fonds de sa vie mentale. « Quand, dit-il, après avoir fait une expérience, je me mets à la décrire, les mots qui me viennent les premiers sont généralement ceux qui se sont associés déjà aux perceptions successives que me donnaient les détails de l’expérience en cours. Il y a un tel lien entre parler et observer, chez moi, que d’ordinaire les phénomènes observés se coulent en formules verbales à mesure que je les constate (1). »
Si vous demandez à un certain nombre de personnes avec quelles images elles se représentent les mots, presque toutes vous répondront d’emblée que c’est avec des images auditives. Mais insistez, et priez vos sujets de porter toute leur attention sur l’analyse de leur parole intérieure ; bientôt ils conviendront qu’ils ne sauraient plus dire au juste quel élément prédomine dans leur représentation du mot, si c’est une image auditive, ou une image motrice liée à des sensations musculaires des organes d’articulation. Stricker indique un bon moyen de se rendre cette difficulté sensible : c’est de garder la bouche légèrement ouverte et d’imaginer alors quelques mots à labiales ou à dentales, v. g. « trembler », « formidable ». Obtenez-vous alors une image distincte ? Elle
(1) Stricker, Bewegungsvorstellungen, p. 6.
l’imagination
ne le sera guère, en général ; elle sera plutôt « pâteuse », comme le serait le son du mot réellement prononcé à lèvres séparées. Bien des gens n'obtiennent même jamais d’images distinctes des mots, tant qu’ils ont la bouche ouverte ; cependant, d’autres y arrivent, après quelques essais préliminaires. Cette expérience prouve jusqu’à quel point les images des mots dépendent de sensations connexes dans les lèvres, la langue, la gorge, le larynx, etc. Bain dit qu’ « en fait, ce sont des articulations verbales empêchées qui constituent le souvenir de la parole, sa représentation intellectuelle ou son idée (1) ». Chez les gens à imagination auditive faible, la pensée parlée semble n’avoir pour support que ces images d’articulation ; Stricker affirme qu’il n’entre aucune image auditive dans les mots tels qu’il les pense.
Images tactiles. — Elles sont très fortes chez certaines gens. Jamais on ne les éprouve aussi vives que lorsqu’on est le témoin d’un accident dont d’autres sont victimes, ou dont l’on a soi-même pensé être victime. On imagine alors des chairs meurtries et froissées, on sent même réellement dans les membres intéressés ces meurtrissures imaginaires : au fait, les peut-on bien dire imaginaires, quand elles s’accompagnent, comme il arrive souvent, de pâleurs, de rougeurs, de chairs de poule, et de véritables contractions musculaires? Témoin le cas suivant rapporté par Meyer (2) : « Je tiens d’un homme distingué que, rentrant un jour à la maison, il lui arriva, en fermant la porte, de pincer le doigt d’un de ses petits enfants ; cet homme fut à l’instant même si ému et si effrayé qu’il éprouva dans le doigt correspondant une
(1) Bain, Senses and Intellect, p. 339.
(2) H. Meyer, Unlersuchungen über die Physiologie der Nervenfaser (1843), p. 233.