CHAPITRE XIX
violente douleur, dont il ne fut délivré que trois jours nlus tard. « L’imagination d’un sourd-muet-aveugle, comme Laura Bridgman, ne doit contenir que des images tactiles et musculaires. Tom les aveugles doivent appartenir aux types tactile et moteur recenses par les psychologues français. Un jeune homme, opéré de la cataracte par le Franz, et à qui 1 on avait montré différentes figures géométriques, dit « qu’il n’avait pu y reconnaître un carré ou un cercle avant d’avoir traduit ses sensations visuelles en sensations tactiles ; il n’avait pu voir ces objets qu’au moment où il avait eu l’impression de les parcourir du bout des doigts (1). «
Pathologie de l’imagination. — Les dernières études faites sur l’aphasie (cf. p. 144) sont venues battre en brèche le préjugé si répandu d’un type invariable d’imagination,, partout essentiellement le même ; elles ont révélé jusqu’à quel point, insoupçonnable a priori, diffèrent d’individu à individu les images qui servent de supports à la pensée. D’aucuns pensent avec des images visuelles, d’autres avec des images auditives, d’autres avec des images motrices d’articulation ; cependant presque tout le monde pense avec les unes et les autres indifféremment, car presque tout le monde appartient au type « indifférent » de Charcot. Dès lors, il est inévitable que les mêmes lésions cérébrales, entraînant les mêmes pertes d’images, produisent des conséquences bien différentes chez les différents types. Chez l’un, elles mettront hors de service un mécanisme cérébral de première importance, tandis qu’elles ne supprimeront chez l’autre que des processus sans grand intérêt. En 1883 Charcot publia une étude sur un cas particulièrement instructif. Le sujet en était un négociant, M. X..., homme fort ins-
(1) Philosophicàl transactions, 1841, p. 65.
l’imagination
truit, et qui présentait le type visuel dans toute sa pureté. Une lésion interne du cerveau lui avait fait perdre tout à coup toutes ses images visuelles, et, avec elles, presque toute sa faculté d idéation, sans pour cela gâter autrement ses autres facultés. « Il reconnut d’ailleurs peu à peu qu’il pouvait, par d’autres moyens, en invoquant d’autres formes de la mémoire, continuer à diriger convenablement ses affaires commerciales. Aujourd’hui, il a pfis son parti de cette situation nouvelle, dont il est facile de faire ressortir la différence avec l’état primitif... Chaque fois que M. X... retourne à A..., d’où ses affaires l’éloignent fréquemment, il lui semble entrer dans une ville inconnue. Il regarde avec étonnement les monuments, les rues, les maisons, comme lorsqu il y arriva pour la première fois... On lui demande la description de la place principale d’A... « Je sais, «dit-il, que cela existe, mais je n’en puis rien figurer,
« et je ne vous en pourrai rien dire »... Le souvenir visuel de sa femme, de ses enfants est impossible. 11 ne les reconnaît pas plus que les rues d’A..., et alors même qu’en leur présence il y est parvenu, il lui semble voir de nouveaux traits, de nouveaux caractères dans leur physionomie. Il n’est pas jusqu à sa propre figure qu’il oublie. Récemment, dans une galerie publique, il s’est vu barrer le passage par un personnage auquel il allait offrir ses excuses, et qui n’était que sa propre image réfléchie par une glace. Durant notre entretien, M. X... s’est plaint vivement à plusieurs reprises delà perte visuelle des couleurs... « Ma femme a les cheveux noirs ; j’en ai la plus par- « faite certitude. 11 y a pour moi impossibilité com- « plète de retrouver cette couleur en ma mémoire, « aussi complète que celle de m’imaginer sa personne « et ses traits. » Cette amnésie visuelle s’étend d’ailleurs aussi bien aux choses de l’enfance qu’aux choses plus