CHAPITRE XIX
récentes. M. X... ne sait plus rien visuellement de la maison paternelle. Cette déchéance de la mémoire visuelle n’a d’ailleurs été accompagnée d’aucun autre désordre de fonctions. « Aujourd’hui, M. X... doit, comme à peu près tout le monde, ouvrir ses copies de lettres pour y. trouver les renseignements qu’il désire, et il doit les feuilleter comme tout le monde avant d’arriver à l’endroit cherché. Une se souvient plus que des quelques premiers vers de V Iliade, et la lecture d’Homère, de Virgile, d’Horace, ne se fait plus pour ainsi dire qu’à tâtons. Il énonce a mi-voix les chiffres qu’il additionne... Il sent bien que c’est la mémoire auditive qu’il lui faut maintenant consulter, non sans efforts. Les mois et les paroles retrouvés lui semblent résonner à son oreille, sensation toute nouvelle pour lui... Il doit, pour apprendre par cœur quelque chose, une série de phrases par exemple, lire à haute voix plusieurs fois ces phrases, et affecter ainsi son oreille. Et, quand il répète plus tard la chose apprise, il a très nettement la sensation de Y audition intérieure, précédant l’émission des paroles, sensation qu’il ne connaissait pas autrefois (1). »
Il est certain que cet homme aurait incomparablement moins souffert, si quelque accident l’avait privé tout à coup de ses images auditives.
Les processus nerveux de l’imagination. — La plupart des traités de médecine distinguent les centres nerveux de l’imagination de ceux de la sensation ; cependant les faits s’expliquent plus simplement avec l’hypothèse de mêmes éléments nerveux servant aux deux sortes de processus. C’est l’association qui éveille nos images, toujours suggérées par quelque idée ou par quelque sensation données ; et l’associa-
(1) Progrès médical, 21 juillet 1883. (Cité par M. Bixet, Psgçhologie du raisonnement, pp. 21 sq.)
l’imagination
tion est certainement due à des courants qui paient d’un centre cortical à un autre. Dès lors, il nous suffit, pour expliquer la différence entre les images et les sensations, de supposer que ces courants intracorticaux sont impuissants à produire dans les cellules ces fortes explosions qu’y produisent les courants venus des sens, sans qu’il soit besoin de recourir à une séparation locale des centres. Une explosion forte assure aux représentations les caractères de « vivacité » et de « présence réelle » ; une explosion faible les entache d’ « effacement » et d’ « irréalité » objective (1).
Une fois admis que la sensation et l’imagination s’expliquent par l’activité de mêmes régions corticales, il nous est facile de donner d’excellentes raisons téléologiques pour qu’elles aient des processus ner-
(1) On peut remarquer ici encore combien peu 'W . James consent à être le prisonnier de la doctrine classique des localisations (cf. p. 150, note). En refusant de localiser à parties sensations et les images, il refuse de loger celles-ci dans les greniers annexes que sont les centres d’images par rapport aux centres sensoriels. Autrement ditr, il refuse de faire sienne ' l’interprétation classique des localisations.
Au fond, le cerveau n’est pour lui que le lieu des associations physiologiques. De par sa structure, il est l’ensemble des voies nerveuses ; et de par son fonctionnement, l’ensemble des processus nerveux. Voies nerveuses, processus nerveux : deux termes d’anatomie et de physiologie qui symbolisent des faits certains et nécessaires, encore qu’indéterminables en soi les faits de coordinations fonctionnelles, qui expliquent l’apparition d’images dans la conscience, en déterminant des exSations intérieures à la place d’excitations extérieures. Mais toute excitation, d’où qu’elle vienne, ne peut évidemment qu’aboutir au centre sensoriel lui-même ; ce n est que
par report à ce centre que la coordination fonctionnelle ou
l’association physiologique a un sens. L’en détacher équivaudrait à détacher l’image de la sensation. Et c est cequ on fait, bon gré mal gré, quand on parle de « centres d’images » autonomes. (n. d. t.)