‹ Précis de psychologieChapitre 226 sur 348 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

VOUS pouvez lire et relire ces mots sans vous aperce voir de leur identité phonétique avec « vive l’empereur ! » Mais dès que les mots français s associent aux sons, il semble que ceux-ci changent de qualité conscientielle. D’ordinaire, entendre un mot, c’est à la fois le percevoir et en comprendre le sens ; cependant il peut arriver qu’on entende et ne comprenne pas, l’association du sens et du son se trouvant retardée de quelques instants (c’est ce qui arrive quand on est distrait) ; les mots se prolongent alors dans l’oreille comme de purs échos de sensations sonores. Mais soudain l’esprit les comprend, et l’on peut alors avoir le sentiment singulier de sentir changer l’impression qu’ils nous produisent. Soyez sûrs que notre langue maternelle nous sonnerait différemment aux oreilles si nous l’entendions comme nous entendons les langues étrangères, c’est-à-dire sans la comprendre. Les modulations hautes et basses de la voix, l’articulation des différentes consonnes, sifflantes et autres, produiraient sur nous une impression dont nous ne pouvons nous faire la moindre idée. Les Français disent que l’anglais leur fait l’effet d’un « gazouillement d’oiseau », impression tout à fait inconnue des Anglais, qui l'appliqueraient plutôt au russe. Les Allemands ne sauraient évidemment ressentir comme nous le faisons les dures inflexions de leur langue, toute pleine, selon nous, de sons gutturaux et de coups de voix.

Peut-être avons-nous ici la raison de ce fait singulier qu’un mot imprimé, détaché de sa page par l’œil qui le fixe un certain temps, finit par prendre un aspect plus ou moins fantastique. Faites l’expérience avec un mot quelconque de cette page : vous vous demanderez bientôt si vous avez bien sous les yeux le mot dont vous vous servez constamment avec le sens qup vous lui connaissez ; il vous fera l’effet de sortir

LA PERCEPTION

de la page et de vous fixer comme un œil de cristal sans regard. Èt, de fait, son corps est bien là, mais son âme s’est enfuie ; vous l’avez réduit, en le regardant attentivement, à la nudité d’une sensation pure. Jamais encore vous ne l’aviez regardé de cette façon ; généralement vous le trouviez habillé de son sens, au moment même où vous le perceviez, et vous passiez vivement aux mots suivants de la phrase. Autrement dit, vous le saisissiez parmi le cortège de ses associés ; partant, vous le perceviez tout différent de ce qu’il vous apparaît maintenant qu’il est seul et comme dévêtu.

Un autre exemple bien connu de transformation des qualités sensibles dans les perceptions s obtient quand on regarde, la tête en bas, un paysage. La perception est renversée jusqu’à un certain point par ce changement de position ; les distances et leurs proportions, les mesures d’étendue deviennent incertaines, parce qu’elles tiennent à des associations et à des images qui disparaissent alors. Mais, parallèlement à cet effacement des cadres, se produit une accentuation de leur contenu ; les couleurs deviennent plus riches et plus variées, et les contrastes de lumière et d’ombre se marquent mieux. Vous retrouverez toutes ces diverses impressions en regardant un tableau renversé ; la composition et le sens en sont perdus en grande partie ; mais, par compensation, l’on a une sensation plus fraîche de la valeur des nuances et des ombres, ce qui rend extrêmement sensibles les manques d’harmonie et de proportion dans le mariage des couleurs. Ainsi encore si, étendu sur le dos, vous relevez votre regard vers une personne qui parle derrière vous ; sa lèvre inférieure, qui a usurpé les portions de votre rétine naturellement réservées à sa lèvre supérieure, apparaît animée d’une mobilité absolument extraordinaire et contre nature ; mobilité

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