CHAPITRE XX
et faites-leur rouler dans leur entrecroisement un pois, un porte-plume ou n’importe quoi d’assez petit pour se prêter à l’expérience : vous aurez aussitôt l’impression de percevoir en double l’objet roulé. C’est le professeur Groom Robertson qui a le plus clairement analysé cette illusion. Il remarque que si l’objet est successivement mis en contact, d’abord avec rindex, puis immédiatement après avec le médius, les deux sensations tactiles produites par ces deux contacts ne se localisent pas dans un même point de l’espace ; celle de l’index donne l’impression d’être située plus haut, et celle du médius d’être située plus bas, encore qu’en réalité ce soit l’index qui soit situé plus bas et le médius qui soit situé plus haut. Ainsi .« il y a perception de double contact, parce qu’il y a double localisation spatiale des deux sensations tactiles ». L’objet a touché les deux doigts sur ceux de leurs côtés qui normalement ne voisinent jamais, et qui jamais ne coopèrent à la perception d’un même objet; dès lors l’objet qu’ils touchent leur apparaît dans deux places différentes, c’est-à-dire apparaît double.
Nous avons ainsi toute une catégorie d’illusions, qui nous viennent de sensations visuelles que nous interprétons conformément à nos habitudes, malgré qu’elles se présentent dans des conditions inhabituelles. Telles les illusions utilisées par le stéréoscope. Dans cet appareil, les yeux ne voient qu’une seule image, malgré qu’on leur en présente deux, légèrement disparates, prises l’une un peu de droite, celle que voit l’œil droit, l’autre légèrement de gauche, celle que voit l’œil gauche. Or cette
LA PERCEPTION
disparité est précisément celle des images que les objets solides déterminent sur nos deux yeux ; nous interprétons ainsi les sensations stéréoscopiques comme les sensations ordinaires, et nous percevons un solide. Que si l’on intervertit la position respective des images, ce n’est plus un solide que l’on percevra, mais un moule creux ; et en effet un moule creux nous donnerait des sensations atteintes de cette disparité invertie. Le pseudoscope de Wheatstone nous permet, en regardant des solides, de présenter à chaque œil l’image qui revient de droit à son voisin. Nous percevons alors le solide en creux, pourvu toutefois qu'il soit un objet dont nous sachions qu’il peut se présenter en crcnæ; sinon, l’expérience avorte. La perception reste donc encore fidèle à sa loi, qui est d’interpréter toujours la sensation donnée en V encadrant dans un dessin qui soit possible et vraisemblable dans le cas donné. C’est ainsi qu’un visage humain, par exemple, n’apparaîtra jamais en creux dans le pseudoscope ; car nous n’avons jamais vu de visage creux. Pour la même raison, rien n est plus facile que de faire apparaître en plein des visages taillés en creux dans un camée, ou peints à l’intérieur d’un masque en carton.
On éprouve de curieuses illusions de mouvement chaque fois que les globes oculaires ont des oscillations involontaires. Nous avons vu précédemment (page 91) que la sensation visuelle primitive du mouvement est produite par le passage d’une image quelconque sur la rétine. Antérieurement à toute éducation de la perception, le mouvement n’est attribué ni à l'objet ni à l’œil ; les attributions distinctes ne se font que plus tard, progressivement et, selon certaines lois très simples. En particulier, chaque fois que nous avons l’impression rétinienne d’un mouvement, et que nous croyons que nos yeux sont immo-