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CHAPITRE XX

Les diverses sensations que nous avons de la con vergence de nos yeux, de leur accommodation, de la grandeur de l’image rétinienne, etc., peuvent également être l’occasion d’illusions sur la grandeur et la distance réelles des objets ; ces illusions appartiennent toujours au premier type.

Illusions du second type. — Celles-ci reviennent toutes à percevoir un objet qui n’est pas donné dans la réalité, mais qui se trouve obséder actuellement l’imagination ; dès lors, il suffit de la moindre sensation, si peu qu’elle ait avec lui quelque rapport, pour le faire surgir en pied et en cap sous nos yeux. La sensation joue ici le rôle de l’étincelle qui fait fuser une traînée de poudre toute prête. Exemple :

« Qu’un sportsman, chassant la bécasse dans un taillis, voie s’élever et voler dans les branches un oiseau de la couleur et de la taille d’une bécasse, il lui en prêtera instantanément tous les autres caractères, qu’il n’a pas le temps de vérifier; et il sera bientôt tout surpris et dégoûté de n’avoir abattu qu’une grive. Je parle d’expérience ; même j’ai eu toutes les peines du monde à me convaincre que la grive que j’avais tuée était bien l’oiseau sur lequel j’avais tiré, tant mon imagination avait su se superposer à ma sensation visuelle (1). »

Cette illusion n’est pas spéciale aux chasseurs ; tous ceux qui ont l’esprit hanté d’ennemis, de fantômes, etc., la connaissent bien. Quand on attend et guette dans l’obscurité l’apparition vivement désirée ou redoutée d’un objet quelconque, la moindre sensation un peu brusque paraît déceler sa présence. De là ces illusions de la vue et de l’ouïe qui, tant qu’elles ne se sont pas dissipées, font battre le cœur de l’enfant jouant à cache-cache, du criminel pour-

(1) Romanes, Mental Evolution in Animais, p. 324.

LA PERCEPTION

suivi, du superstitieux qui se hâte à minuit dans une forêt ou le long d’un cimetière, de l’homme perdu en plein bois, de la jeune fille qui a accordé en tremblant un rendez-vous de nuit à son soupirant, etc. Vingt fois par jour un amant, se promenant par les rues, tout entier à sa chimère, croit avoir sous les yeux le chapeau de sa bien-aimée.

L’illusion du correcteur d’épreuves. — Je me rappelle certain soir où, voulant me rendre de Boston à Cambridge, j’attendais une voiture de la ligne « Mount Auburn ». Je lus bientôt et très distinctement cette indication sur une voiture qui passait, et qui cependant (je le sus bientôt, hélas !) portait en beaux caractères « North Avenue ». Mon illusion était si grande que j’eus grand’peine à croire que mes yeux m’avaient trompé.

Ce mélange de sensation et d’imagination explique le mécanisme de toute lecture. « Tous ceux qui dévorent les journaux et les romans ne les liraient certainement pas si vite, s’il leur fallait vérifier chaque mot et chaque lettre des mots. La page imprimée fournit à peine la moitié des mots lus ; le reste est suppléé parle lecteur. S’il n’en était pas ainsi, si nous percevions les lettres une à une, nous ne passerions jamais une seule erreur typographique dans les mots que nous connaissons bien. Les enfants, qui n ont pas encore assez d’images acquises pour percevoir les mots d’emblée, lisent mal ce qui est mal imprime, c’est-à-dire lisent correctement. Quand nous lisons un texte étranger, même imprimé avec les mêmes caractères que notre langue maternelle, nous allons d autant moins vite que nous comprenons moins bien, ou percevons moins promptement les. mots. Et nous n en remarquons que mieux les fautes d’impression. C est pour cela que les livres allemands sont moins bien corrigés et moins bien imprimés chez nous, que les

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