CHAPITRE XX
livres latins et grecs, et surtout que les livres hébreux. J’avais deux amis dont l’un savait très bien, et l’autre assez mal, l’hébreu ; celui-ci cependant l’enseignait dans un gymnase. Quand il invitait le premier à corriger les thèmes de ses élèves, ce savant homme se trouvait moins habile que lui à dénicher les petites fautes, précisément parce qu’il lisait trop vite les mots sans les décomposer en lettres (1). »
Ce sont des raisons semblables qui justifient la défiance où l’on tient généralement les témoignages qui portent sur l’identité des personnes. Un homme est témoin d’un crime ou d’un accident rapides, et s’en va avec l’image de ce qu’il a vu ; un peu plus tard on le confronte avec un prisonnier, qu’il perçoit immédiatement à la lumière de cette image : il le reconnaît aussitôt et le désigne comme le coupable, alors que le pauvre diable était peut-être à cent lieues du théâtre du crime le jour où il eut lieu. Ainsi encore des a séances de matérialisation » données par certains médiums peu scrupuleux : dans une chambre obscure, un homme voit une forme enveloppée de gaze, qui lui dit dans un souffle qu’elle est l’esprit de sa sœur, de sa mère, de sa femme, de son enfant, et finit par se jeter à son cou. Gomment voulez-vous qu’il ne croie pas à l’évocation, dans cette obscurité, après les apparitions précédentes, enfiévré
(1) M. Lazarus, Das Lebender See/e (1857), II, p. 32. — Quand on nous parle, la moitié des mots que nous croyons entendre sont de notre propre crû. Des mots prononcés à voix basse, ou entendus au loin, sont facilement compris, s’ils appai'tiennent à une langue qui nous est familière. Ils ne sont plus compris du tout dans le cas, contraire. C’est qu’alors le peu que nous entendons ne suffit plus à déclancher les idées et les associations, mal possédées d’ailleurs, qui donneraient un sens aux sons, à l’inverse de ce qui se produit pour notre langue maternelle.
LA PERCEPTION
d’attente comme il se trouve, l’âme pleine d’images qui ne demandent qu’à se réaliser ? On trouverait bien des documents précieux pour la psychologie de la perception dans ces séances, si l’on pouvait tout y voir. Dans les crises d’hypnotisme, les sujets perçoivent comme réel tout ce qu’on leur suggère ; certains même retrouvent ces perceptions plus ou moins complètes quand la crise est passée. Sans être le moins du monde hypnotisées, certaines personnes peuvent faire preuve d’une suggestibilité à peine moindre, pour peu que les circonstances s’y prêtent.
Tous les sens font preuve d’une suggestibilité analogue, quoi qu’en pensent de hautes autorités, qui refuseraient volontiers à l’imagination tout pouvoir de modifier et de falsifier les sensations. Il n’est personne qui ne connaisse au moins les illusions de l’odorat. Quand on a payé à son plombier la réparation d’une conduite de gaz, on peut être quelques jours sans sentir l’odeur du gaz qui continue à s’échapper, l’indélicat n’ayant rien réparé du tout ; une simple idée a suffi à paralyser la sensibilité du nez. De même, on peut fort bien ressentir quelque temps dans une chambre la fraîcheur ou la chaleur que l’on pense devoir y être, et qui n’y est pas. On étouffe quand l’on croit le ventilateur fermé, et on recommence à respirer dès que l’on s aperçoit qu il est ouvert.
Ainsi du toucher. Tout le monde doit avoir senti dans l’obscurité, au contact inattendu d’un objet humide ou soyeux, un brusque frémissement de dégoût ou de crainte ; frémissement qui soudain fait place à une détente, dès qu’on reconnaît dans l’épouvantail quelque objet familier ; on sent alors vrainient la sensation se transformer « à vue d’œil ». De même encore, croyant prendre sur la nappe une miette de pain, nous y prenons un fragment de pomme de