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CHAPITRE XX

terre : c’est assez pour que nous ayons une seconde d’horreur dans l’imagination, et que le doigt pense percevoir toute autre chose qu’un fragment de pomme de terre.

L’ouïe offre une infinité d’illusions analogues. Que chacun se rappelle ces expériences où s’altère le caractère des sons, sitôt que l’esprit les rapporte à une source différente de celle à laquelle il les rapportait d’abord. Récemment, j’avais un ami dans ma chambre, quand ma pendule se mit à sonner de son timbre étoffé et moelleux. « Eh, dit-il, entendez-vous l’orgue de barbarie dans le jardin ? » Il fut bien surpris d’apprendre que son orgue n’était que ma pendule. J’ai éprouvé moi-même une illusion de cet ordre tout à fait frappante. Je lisais, assis dans mon fauteuil, assez tard dans la nuit, quand j’entendis soudain un bruit formidable, qui venait du haut de la maison et la remplissait tout entière. Il cessa un moment, pour se renouveler bientôt après. Je sortis dans l’antichambre, l’oreille tendue, et n’entendis plus rien. A peine étais-je rentré m’asseoir que je le perçus de nouveau, sourd, puissant, effrayant, tel le bruit d’une tempête qui s’élève sur la mer, ou encore le grondement avant-coureur d’un ouragan. Cela venait de tous les côtés à la fois. Tout à fait agité, je retournai dans l’antichambre, et n’y entendis plus rien encore. Enfin, rentrant une seconde fois dans ma chambre, je découvris que tout ce vacarme se réduisait au ronflement d’un petit terrier écossais qui dormait sur le parquet. Le plus curieux est qu’une fois désillusionné il me fut impossible d’entendre tout le tapage que j’avais entendu, et de rendre à ma perception ses qualités sensibles antérieures.

La vue abonde en illusions des deux types étudiés ; il n’est pas un sens qui puisse nous donner autant d’impressions diverses qu’elle le peut faire, pas un

LA PERCEPTION

qui puisse si facilement traiter ses sensations immédiates comme de purs signes, comme une simple matière à interprétations, pas un qui provoque aussi vite révocation d’un objet qui passe immédiatement de l’état de souvenir à l’état de perception. Dans toute perception, ainsi que nous le verrons plus tard, l’objet perçu a toujours quelque rapport et ressemblance avec quelque sensation-type qui n’est pas actuellement donnée. Généralement, cette sensationtype est une forme visuelle, qui a le privilège de passer à nos yeux pour un étalon de réalité ; ainsi se fait constamment en nous une réduction des sensations visuelles immédiatement données à ces formes-types plus « réelles », ce qui a fait croire à tort à quelques auteurs que nos sensations visuelles sont originellement dénuées de toute forme. ^

Il serait facile de multiplier des cas amusants d’illusions visuelles extraordinaires. Je n’en citerai qu’un, qui m’est personnel. Je me trouvais sur un steamer, couché dans ma cabine et tout attentif au travail des matelots occupés dehors à tout frotter à la pierreponce. Soudain, regardant du côté du hublot, je vis très distinctement le chef mécanicien du vaisseau qui était entré chez moi et, debout près du hublot, regardait travailler les matelots sur le pont. Quelque peu étonné de l’intrusion de cet homme, et tout surpris de le voir si attentif et immobile, je le considérai, dans l’intention de voir combien de temps il garderait son attitude. A la fin je l’interpellai ; puis, n’obtenant pas de réponse, je m’assis sur mon lit, et je vis alors que ce que j’avais pris pour un mécanicien n’etait que mon manteau surmonté de ma casquette, le tout pendant au porte-manteau, près du hublot. L illusion était parfaite ; le mécanicien avait même un aspect assez singulier. Je suis absolument certain de l’avoir vu. Mais, une fois l’illusion évanouie, j eus tous les

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