CHAPITRE XX
maux du monde à l’imaginer sous le manteau et la casquette, qui s’obstinaient à ne plus le suggérer et à ne plus rien présenter de commun avec lui.
Aperception. — Depuis Herbart, les psychologues allemands ont consacré bien des pages à analyser un processus qu’ils appellent, comme lui, <.< aperception^^. Les idées ou sensations nouvelles, disent-ils, sont « aperçues » grâce à leur intégration à des « masses » d’idées préalablement acclimatées dans la conscience. S’il en est ainsi, il ne reste plus qu’à voir des aperceptions dans les perceptions elles-mêmes, telles que nous les avons décrites, et de même encore dans tous les actes par lesquels nous reconnaissons, classons, nommons les objets, et enfin, par delà ces très simples associations, dans toutes les conceptions ultérieures qui portent sur nos perceptions. Si je n’ai pas employé ce vocable, c’est à cause des significations nombreuses et variées qu’il a reçues au cours de l’évolution de la philosophie. D’ailleurs, au sens large où le prend Herbart, il a bien des synonymes : « réaction psychique », « interprétation », « conception », « assimilation », « élaboration », et même tout simplement « pensée ». Il ne vaut guère la peine, sans doute, de pousser l’analyse du processus aperceptif au-delà de la perception ; car, passé ce premier degré, il offre tant de variations que ses espèces sont littéralement innombrables. L’aperception n’est qu’un nom collectif pour l’ensemble des effets de l’association telle que nous l’avons analysée. Et il est trop clair que toutes les suggestions provoquées par une expérience quelconque dépendent de ce que M. Lewes appelle « la somme des conditions psychostatiques » du sujet, autrement dit, dépendent de sa nature individuelle et de son acquis, c’est-à-dire de son caractère, de ses habitudes, de sa mémoire, de son éducation, de ses expériences antérieures et de
LA. PERCEPTION
son humeur actuelle. Je ne vois pas ce que l’on gagne en connaissance de la conscience ou du cerveau, à appeler tout cela « masse aperceptive », encore que l’expression puisse servir à l’occasion. Pour tout dire,
^e suis porté à croire que c’est M. Lewes qui, en parlant « d’assimilation », a trouvé l’expression la plus iuste et la plus commode qu’on ait employée jusqu’ici.
Les Allemands font de la « masse aperceptive » un facteur actif, et de la sensation aperçue un facteur passif, la sensation se trouvant d’ordinaire modifiée par les idées qui se trouvent dans la conscience. La connaissance est l’acte commun de ces deux facteurs. Mais, comme le remarque justement Steinthal, la masse aperceptive ne laisse pas d’être souvent elle-même modifiée parles sensations qu’elle modifie. « Bien que les idées antérieurement acquises, dit-il, se montrent généralement plus actives et plus puissantes, il peut fort bien se produire des cas d’aperception où elles soient transformées et enrichies par 1 expérience nouvelle. Un enfant qui n’a jamais vu que des tables quadrangulaires peuten voir une ronde, et 1’ « apercevoir » comme table ; mais, par là même, il enrichit sa « masse aperceptive » appelée « table », c’est-àdire qu’il saura désormais qu’une table n’est pas nécessairement quadrangulaire, mais peut être ronde ; et cela est nouveau pour lui,. Il est assez souvent arrivé, dans l’histoire des sciences, qu’une découverte, au mom'ent où on « l’apercevait », c’est-à-dire où on l’agrégeait au système des connaissances établies, transformait tout ce système. En principe, cependant, nous pouvons maintenir que, les deux facteurs étant à la fois actifs et passifs, c’est le facteur a priori qui est le plus actif des deux (1). »
(1) Steinthal, Einleitung in die Psychologie und Sprachwissenschaft, (1881), p. 171.