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CHAPITRE XX

Grandeur et décadence de la faculté d’assimilation. — Cette analyse de Steinthal marque clairement la différence qu’il y a entre une conception psychologique et un concept logique. Un concept logique est immuable ; mais ce que l’on appelle communément « nos conceptions des choses » se modifie à l’usage. L’idéal de la science est d’arriver à des conceptions si adéquates et si exactes qu’elle n’ait plus jamais à les changer. Tout esprit est le théâtre d’une lutte éternelle entre la tendance à immobiliser les idées et la tendance à les transformer ; notre éducation n’est qu’un compromis, sans cesse renouvelé, entre, le conservatisme et le progressisme. Il nous faut ranger toute expérience nouvelle sous quelque rubrique ancienne ; la question est toujours de savoir quelle sera la rubrique la mieux adaptée à recevoir le nouvel apport, c’està-dire la rubrique qui aura le moins besoin de se modifier pour cela. Certains indigènes de Polynésie, voyant des chevaux pour la première fois, les appelèrent des cochons i ils utilisaient ainsi celle de leurs rubriques qui se prêtait le mieux à la nouvelle représentation. J’ai un enfant de deux ans qui a joué toute une semaine avec, la première orange qu’on lui a donnée, et il 1 appelait une « balle ». Les premiers œufs qu’il vit furent pour lui des « pommes de terre » ; c’est qu’il avait toujours vu ses pommes de terre pelées à blanc, tandis qu’il n’avait jamais vu ses œufs que vidés dans son verre. Un tire-bouchon de poche pliant fut immédiatement qualifié par lui « vilains ciseaux ». Il en est bien peu parmi nous qui puissent se créer de nouvelles rubriques à mesure que surgissent de nouvelles expériences. Nous sommes, pour la plupart, les esclaves tous les jours mieux asservis du stock de nos conceptions familières ; nous devenons de moins en moins capables d’assimiler nos impressions selon des méthodes nouvelles.

LA PERCEPTION

Bref, la vie nous fait insensiblement glisser vers r « encroûtement » terminal. Dès qu’un objet heurte nos habitudes d’aperception, il n’existe pas pour nous ; ou, si quelque argument nous force quelque jour à acquiescer à son existence, vingt-quatre heures plus tard nous avons oublié cette concession, et toute trace de la vérité inassimilable s’est effacée de notre pensée. Le génie, en vérité, n’est guère qu’une aptitude à percevoir contrairement à des habitudes acquises.

D’autre part, rien ne nous est plus naturel, de l’enfance à la dernière vieillesse, que l’art d’assimiler le vieux au neuf. Nous allons au devant de toute impression inédite, qui menace de violer et de rompre nos séries de concepts les plus familières, et nous perçons à jour sa nouveauté comme un déguisement qui cacherait une veille connaissance déjà préalablement étiquetée . Cette assimilation victorieuse des données nouvelles constitue en réalité le type même du plaisir intellectuel ; elle est le but où tendent les désirs de la curio^ sité scientifique. Tant quelle n’est pas encore accomplie, le neuf ne fait que nous étonner. Nous n’éprouvons ni curiosité ni étonnement pour des choses tellement éloignées de nous que nous n’avons ni concepts dont nous puissions les rapprocher, ni mètres dont nous puissions les mesurer (1). Lors de son fameux

(1) Le grand point en pédagogie est d’établir toujours un lien entre une nouvelle connaissance et une curiosité préexistante, c’est-à-dire de réduire toujours l’inconnu au connu. De là l’avantage qu’il y a à « comparer ce qui est loin de nous à ce qui nous touche de près, à élucider 1 inconnu par des exemples tirés du connu, à trouver un lien entre la matière de renseignement et l’expérience personnelle de l’élève... Si, par exemple, vous avez à faire comprendre à un enfant la distance du soleil à la terre, posez cette question : « si quelqu’un se trouvant dans le soleil, tirait le canon sur vous, ^ -28

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