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CHAPITRE XXI

que quand une épingle vous égratigne. Une légère douleur névralgique au visage, fine comme une toile d’araignée, paraît moins profonde que la douleur pesante d’un furoncle ou la souffrance massive d’une colique ou d’un lumbago. Une étoile solitaire a moins d’ampleur qu’un ciel de midi. Ues sensations musculaires ont également leur volume, ainsi que les sensations dues aux canaux semi-circulaires, voire même les odeurs et les saveurs. Ues sensations internes surtout sont remarquables à ce point de vue ; témoinsles sensations de plénitude et de vide, d’étouffement,, les palpitations, les maux de tête, ou encore cette conscience très spatiale que nous donnent de notre état organique la nausée, la fièvre, la fatigue, leslourdes somnolences. Nous percevons alors directement et à même toute notre « capacité cubique », qui nous apparaît sensiblement plus volumineuse que n’importe quelles pulsations, pressions ou douleurs locales.

Cependant, les organes par excellence des perceptions d’étendue sont la peau et la rétine. Non seulement la rétine a sur tous nos organes sensoriels le privilège de nous ouvrir le « champ » de perceptions le plus vaste, mais ce champ se prête comme nul autre au travail de l’attention, qui le subdivise à l’infini et le perçoit composé de parties juxtaposées et simultanément coexistantes. Ue champ auditif est plus étendu que le champ tactile, mais se prête beaucoup moins bien aux subdivisions ; il a d’ailleurs ce caractère de s'étendre également loin dans toutes le& directions ; il offre si peu - de dimensions précises qu on ne saurait y donner un sens à la distinction de surface et d’épaisseur. Le mieux qu’on puisse faire est de parler simplement du « volume » des sensationssonores, mot bien court et bien vague évidemment.

Des sensations, d’ailleurs hétérogènes, peuvent être

LA PERCEPTION DE l’eSPACE

l’objet de comparaisons plus ou moins précises, grâce à leur caractère commun de voluminosité, qui leur sert comme de commune mesure. On dit que les aveugles-nés, quand ils guérissent, sont surpris de la grandeur des objets qu’ils voient pour la première fois. A propos de celui qu’il opéra de la cataracte, Franz fait cette remarque : « tout lui apparaissait plus grand que ses renseignements tactiles ne le lui avaient, fait prévoir. Les objets en mouvement, surtout les êtres vivants, lui semblaient fort volumineux (1). » Les sons très bas paraissent avoir un volume énorme. « Tandis que les objets à couleurs froides et plates apparaissent plats en effet, les objets qui émettent de la lumière, dit Hering, donnent l’impression d’avoir un dedans spacieux (raumhaft) ; leur éclat leur donne du corps et de la profondeur, ün fer incandescent paraît lumineux de part en part ; ainsi en est-il d’une flamme (2). » L’intérieur de la cavité buccale paraît plus étendu à la langue qui l’explore qu’à l’œil qui le regarde. On trouve réellement monstrueuse la cavité laissée vide par une dent nouvellement arrachée, monstrueux aussi les mouvements d’une dent qui branle en son alvéole. Un moucheron lilliputien qui bourdonne tout contre la membrane du tympan fait souvent 1 effet d’être aussi gros qu’un papillon. Ainsi encore, la pression exercée sur cette même membrane par l’air enfermé dans la caisse du tympan donne une sensation d’un volume surprenant.

La voluminosité d'une impression sensible paraît avoir très peu de rapports avec la grandeur de la surface sensorielle qui la perçoit. L’œil et l’oreille sont de bien petits organes ; cependant cela ne les empêche

(1) Philosophical transactions (1841).

(2) Hermann’s Handbuch der Physiologie, t. III, p. 575.

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