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CHAPITRE XXI

cavité buccale paraît plus grande à la langue qu’au doigt ou à l’œil ; de même encore, nos lèvres nous donnent l’impression d’être plus étendues qu’une aire égale de la peau des cuisses ; et ce sont bien là des comparaisons immédiates, mais combien vagues ! Pour obtenir quelque exactitude, il nous faut faire appel à d’autres mesures.

Pour comparer entre elles les étendues perçues par des surfaces sensorielles différentes, on a recours avant tout au procédé de superposition, — superposition des surfaces sensorielles les unes sur les autres, ou superposition d’un objet sur plusieurs d’entre elles.

Si l’on applique l’une sur l’autre deux portions superficielles différentes de la peau (v. g. la paume d’une main sur le poignet de l’autre), on les perçoit en même temps, et partant à la même place, d’après la loi d’identification spatiale des sensations simultanées (cf. p. 448). Ainsi logeons-nous-ensemble, et l’une dans l’autre, la main que perçoivent du dehors nos yeux, et la main que perçoit du dedans notre sensibilité locale ; les deux perceptions, étant simultanées, sont identifiées et réduites à une seule.

Cependant, ce mécanisme d’identification et de réduction du multiple à l’unité peut amener des conflits entre perceptions locales d'un même objet, une surface sensorielle percevant plus grand que l’autre : l’une alors passe pour avoir raison et l’autre pour avoir tort. Ainsi, une alvéole vide de sa dent paraît immense à la sensibilité intérieure de la bouche ; mais nous ne croyons pas moins cette alvéole plus petite que l’extrémité du doigt que nous essayons en vain d’y engager. En général, c’est la main qui a raison ; c’est cet instrument presque exclusif des palpations qui mesure les autres organes, au lieu d’être mesuré par eux ; il leur impose son « mètre ».

D autre part, il y a des cas où la superposition directe

LA PERCEPTION DE l’eSPACE

des surfaces sensorielles est impossible ; mais on peut toujours établir entre elles des comparaisons, et ce en leur appliquant successivement un même objet qui les mesure l’une et l’autre. Sans doute, nous pourrions toujours craindre que Tobjet n’ait pas une grandeur constante, qu’il s’élargisse, par exemple, ou se rétrécisse en passant d’une surface à l’autre (cf. p. 446, fig. 65). Mais le besoin de simplifier le plus possible notre univers nous fera toujours repousser cette hypothèse déconcertante, et opter pour l’hypothèse plus commode de l’invariabilité de la grandeur normale des objets. Et nous attribuerons leurs variations perçues à nos sens, comme autant d’erreurs subjectives dont il convient de prendre son parti une fois pour toutes.

En ce qui concerne les perceptions visuelles, on ne voit pas que nous ayons spontanément la curiosité de comparer et de mesurer les dimensions de deux images (lignes ou taches colorées, il n’importe) projetées sur des portions différentes de la rétine. Mais, si ces images rétiniennes différentes nous viennent d’un même objet, alors nous pouvons fort bien décréter qu’elles ont une 'même grandeur, à condition toutefois que nous n’ayons conscience d’aucune modification du rapport de l’objet à l’œil. Car si ce rapport change, si l’objet se déplace, par exemple, les sensations qu’il détermine, même sur une seule région de la rétine, deviennent si variables que nous finissons par ne plus attribuer aucune importance aux dimensions de nos images rétiniennes. Nous en tenons, en effet, si peu de compte, qu’il nous devient bientôt à peu près impossible de comparer entre elles les dimensions des images rétiniennes d’objets inégalement distants, sans instituer une expérience de superposition. Nous ne saurions prédire à l’avance si un doigt, interposé entre notre œil et les images éloignées d’une mai-

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