CHAPITRE XXII
fut donné d’en contempler un pareil l’été dernier ; il peut évoquer en même temps mes compagnons de voyage, mon arrivée au port, etc. Il peut également me faire penser aux mythes solaires, aux bûchers funéraires d’Hercule et d’Hector, à Homère, et à la question de savoir s’il pouvait écrire, à l’alphabet grec, etc. Nous appelons prosaïque l’esprit où dominent les « contiguïtés » banales, et poétique, ingénieux ou plein d’imagination et de fantaisie, celui où les « contiguïtés » et les « ressemblances » rares ont libre jeu. Mais généralement la pensée, en tous ces cas, utilise ses représentations dans leur totalité indivise ; une représentation occupe la conscience, et bientôt après une autre, dont nous serions souvent bien en peine de dire comment elle y est entrée. Si une qualité abstraite intervient dans le processus, elle ne retient qu’un instant l’attention, et fait vite place à quelque représentation plus concrète ; du reste, elle n’est jamais une véritable abstraction. C’est ainsi que, pensant aux mythes solaires, je puis sentir en moi une pointe de dégoût pour leurs modernes interprètes, ou une vive étincelle d’admiration pour la grâce des imaginations primitives. Mais, dans l’ensemble, nous pensons moins des qualités que des choses, réelles ou possibles, des choses concrètes, et telles que nous les offre l’expérience.
Toutes ces pensées peuvent être raisonnables ; elles ne sont pas raisonnées ; elles n’ont rien d’un raisonnement au sens plein du mot. Le raisonnement peut aboutir à une conclusion concrète, et pensée comme telle, mais qui ne sera jamais évoquée immédiatement par un antécédent concret, comme c’est la loi dans les processus de simple association : toujours entre elle et cet antécédent concret il y aura la médiation de qualités générales et abstraites, nettement marquées et dégagées. Pour passer par inférence d’une chose
LE RAISONNEMENT
à une autre, il n’est besoin entre elles d’aucuiie contiguïté habituelle ni d’aucune ressemblance : la chose conclue peut fort bien n’avoir jamais paru dans notre expérience antérieure, et ne pouvoir jamais nous être suggérée par des associations de représentations concrètes. Ceci marque la différence essentielle entre la pensée simplement raisonnable, faite de représentations concrètes qui se suggèrent les unes les autres, et la pensée proprement raisonnante : celle-là ne fait que reproduire^ celle-ci produit. Les esprits empiriques qui pensent à l’aventure, et « à la bonne franquette », ne sauront jamais rien tirer de données qui ne leur sont pas familières, soit par elles-mêmes, soit par leurs « associés ». Mettez, au contraire, un raisonneur, un bon raisonneur, parmi des objets qu’il n’a jamais vus, ou dont il n’a jamais entendu parler : en un rien de temps il en déduira des connaissances bien surprenantes, si l’on songe à son ignorance de tout à l’heure. C’est le raisonnement qui nous aide à nous tirer de conjonctures inédites, où nous abandonnent sans ressources la « sagesse » des associations coutumières, et cette « éducation par l’expérience » que nous partageons avec les animaux.
Définition précise du raisonnement. — Faisons de celte aptitude à tirer parti de données nouvelles la différence spécifique du raisonnement. Elle suffît, en effet, à le discerner des simples associations d’idées, et va immédiatement nous permettre d’approfondir son mécanisme essentiel, qui est un mécanisme d^ analyse et d’abstraction.
Mettez en présence d’une même expérience un homme qui ne raisonne pas et un homme qui raisonne. Le premier, si quelque association par contiguïté ou par ressemblance ne vient pas lui fournir le moyen d’échapper à la brutalité de la donnée sensible, acceptera cette donnée comme un bloc, et s’y « butera »