CHAPITRE XXII
que petit à petit. On a bien eu raison de dire que connaître le tout d’un objet serait connaître tout Funivers, car cet objet est en relation médiate ou immédiate avec tous les autres objets, et connaître le tout de lui reviendrait à connaître toutes ces relations. Mais l’une quelconque de ces relations constitue l’un de ses attributs, c’est-à-dire un angle spécial de conception sous lequel on peut l’envisager, en négligeant tous ses autres attributs. L’homme est, par excellence, une de ces données complexes aux attributs infinis, dont nous envisageons tel ou tel, selon nos préoccupations actuelles ou professionnelles. Pour un intendant militaire, un homme est une machine à consommer tant de livres de nourriture par jour ; pour un général, c’est une machine à marcher, qui peut fournir tant de kilomètres ; pour un tapissier, c’est un corps de telle forme ; pour un orateur, c’est un auditeur susceptible de tels et tels sentiments ; pour un directeur de théâtre, c’est un spectateur qui consentira à payer tant, pas un centime de plus, sa place au spectacle, etc. Ainsi, chacun voit dans l’homme l’aspect qui l’intéresse, et se fait de cet aspect une conception nette et distincte qui lui fournit les prémisses nécessaires à ses inférences, prémisses sans lesquelles il ne saurait arriver aux conclusions qui Vinléressent avant tout ; mais, sitôt en possession de ces conclusions, il n’a plus que faire d’envisager les autres aspects de l’homme.
Toutes les conceptions distinctes d’une même donnée concrète, si elles sont vraies, sont aussi vraies les unes que les autres. Nul objet qui ail un attribut absolument essentiel ; le même attribut peut être essentiel à un point de vue, et parfaitement inessentiel à un autre. Ainsi, pour moi qui écris en ce moment, l’essence de mon papier est d’être une surface où je puisse écrire ; si je n’y trouvais cet attri-
LE RAISONNEMENT
but, il me faudrait arrêter net mon travail. Mais si j’avais à allumer mon feu, et si je manquais des ingrédients nécessaires à cette fin, mon papier m apparaîtrait comme une matière essentiellement inflammable; et je n’éprouverais pas alors le besoin de lui reconnaître d’autres attributs. Il n’est pas un de ces attributs qui ne soit réel : mon papier est vraiment quelque chose qui brûle, et sur quoi l’on écrit, et qui est de très mince épaisseur, et qui est un composé de carbone et d’hvdrogène, et qui a 25 centimètres de longueur sur 20 de largeur, et qui est exactement à 200 mètres d’une pierre que je vois dans lé jardin de mon voisin, et qui est un produit américain, etc., etc. Si je l’envisage sous un aspect, je néglige les autres, cependant tout aussi réels ; fairé justice à l’un, c est faire injustice aux autres. Et, comme je ne fais jamais que l’envisager sous un aspect particulier, je ne cesse jamais d’être injuste, partial et exclusif. Mon excuse est dans l’impossibilité où je suis de faire autrement : c’est ma nature limitée qui me limite, mes besoins déterminés qui déterminent mes conceptions. Au commencement, à la fin et toujours, mon action domine ma pensée, et je ne puis faire qu une chose à la fois. Un Dieu, dont la Providence gouvèrne simultanément toutes choses, peut penser simultanément à toutes choses, sans que l’une fasse tort à l’autre ni dans sa pensée, ni dans son action ; mais chez nous autres hommes, cette attention universelle ne serait qu’une attention dispersée, qui, embrassant tout, ne fixerait rien, et faillirait toujours à saisir les occasions d’actions précises et déterminées. Dans le récit de ses aventures dans l’Âdirondack, Mr Warner dit qu’il tue un ours en le visant, non au cœur, ni à l’œil, mais « en général » ; mais nous ne saurions, nous, viser l’univers en général : nous ferions alors trop maigre chasse. Nous avons toujours un