CHAPITRE XXII
but étroit et précis ; il nous faut entreprendre les choses une à une, sans souci de la Nature pleine et dense dont Tuniversalité baigne leur individualité ; il nous faut successivement les grouper et les sérier, au mieux de nos petits intérêts discontinus, et qui varient d’heure en heure. En tout ceci, l’injustice d’un moment trouve une compensation partielle dans l’injustice du moment suivant ; tandis que j’écris ces remarques, je vois l’essence de l’esprit humain dans son pouvoir de sélection et d’accentuation des choses: je la voyais, et je la verrai encore dans d’autres prérogatives, en écrivant d’autres chapitres de la psychologie.
Cette partialité foncière de l’esprit humain a engendré ce dogme du se'ns commun et de la scolastique (c’est-à-dire du sens commun fait système,) que chaque chose a une qualité authentiquement, absolument, exclusivement essentielle ; l’équivalence des attributs est alors une sorte de monstre impensable. « L’essence d’une chose est ce qui fait cette chose ce qu’elle est. Enlevez cette essence exclusive, la chose ne sera rien en particulier, mais un je ne sais quoi sans nom, dont on ne saurait dire qu’il est ceci plutôt que cela. Ce sur quoi vous écrivez, par exemple, comment pouvez-vous le définir une substance inflammable, rectangulaire, etc., quand vous savez fort bien que ces qualités-là ne sont que de purs accidents, et que sa substance et sa fin sont d’être du papier et rien d’autre ? » Vous ne manqueriez pas de me faire cent objections de cet acabit. Mais ne voyez-vous pas que vous définissez l’essence au gré de vos désirs ? que vous la mettez dans un nom, parce que vous voulez avant tout nommer les choses, ou, si vous êtes marchand, que vous la mettez dans une éliquelte, parce que vous voulez offrir un article demandé tous les jours sous cette étiquette ? Pensez-
LE RAISONNEMENT
TOUS réellement tailler à la mesure de vos petits desseins la réalité qui les déborde de partout ? L’essence des choses ramenée à leur valeur d’utilité, à leur nom, aux propriétés que suggère ce nom, n’a vraiment rien de sacro-saint. Elle nous définit mieux qu’elle ne définit les choses. Mais, nous sommes si butés en nos préjugés, notre intelligence est si pétrifiée, que nous en venons à conférer une valeur éter- . nelle et exclusive aux noms communs et à leur signification. Il faut que l’essence des choses sè mesure au contenu de leur nom commun, et que les substantifs et adjectifs moins communs, qu’on vient à leur appliquer, ne déterminent, eux, que des « accidents » à réalité inconsistante (1).
Locke s’est attaqué à ce sophisme. Cependant aucun de ses successeurs, pour autant que je sache, n’y a échappé tout à fait, ni ne s’est bien rendu compte que le concept d'essence est uniquement téléologique, et que toute classification, toute conception nest qu'un procédé finaliste de l’esprit. L’essence d’un objet, c’est sa propriété la plus importante eu égard à ce que je cherche, celle qui, quand je la tiens, me permet de négliger les autres propriétés, qui me sert à classifier l’objet dans un groupe d’autres objets la
(1) Pour les « primaires », et pour tous ceux qui ne connaissent la science qu’à travers les vulgarisations scientifiques, la structure moléculaire des corps a bien des chances d’apparaître comme leur essence absolue. A tous ces « savants », la formule H-O-H paraît exprimer la réalité profonde de l’eau avec beaucoup plus de vérité que ne le font ses propriétés de fondre le sucre et d’étancher la soif. Il n’en est rien cependant; ces propriétés sont tout aussi réelles que H-O-H. Si le chimiste les fait passer après la formule, c’est qu’il est chimiste et s’occupe en son laboratoire de synthèses et d’analyses; c’est qu’il veut faire entrer l’eau dans la chimie, science de la composition et de la décomposition des corps, et que rien ne peut l’aider en ce dessein autant que la formule H-O-H.