CHAPITRE XXII
peuvent empêcher la porte de s’ouvrir. « Peut-être la clenche ne peut-elle faire sortir le loquet du mentonnet ; c’est donc que la porte est trop basse : élevons-la sur ses charnières. Ou bien elle frotte contre le parquet : soulevons-la pour lui donner du jeu, etc. » Tous ces raisonnements ne sont évidemment pas nécessaires à un enfant ou à un idiot qui apprend le moyen ordinaire d’ouvrir cette porte. — Je me souviens d’une pendule, qui ne marchait que quand on l’inclinait légèrement en avant ; la bonne avait fini par trouver ce remède par hasard, après des semaines de. tâtonnements, mais sans découvrir la cause du mal, qui était le frottement de la lentille du balancier contre l’arrière de la caisse. Cinq minutes auraient suffi à un homme avisé pour trouver le mal et son remède. J’ai une lampe de bureau dont la flamme danse de la plus désagréable façon, tant que le tablier de la cheminée n’est pas soulevé de quelques millimètres. C’est tout à fait par hasard, et après de longs tourments, que je m’aperçus de ce détail ; et je ne manque jamais maintenant de placer un coin sous le tablier. Mais toute mon habileté revient à une pure association des deux représentations concrètes du mal et de son remède. Un homme un peu au courant de la théorie des gaz n’aurait pas manqué d’abstraire analytiquement la cause du mal, et d’en inférer immédiatement le remède. A force de mesurer des triangles, on pourrait arriver a remarquer que leur surface est toujours égale au produit de leur hauteur par la moitié de leur base, et à consigner cette trouvaille dans quelque formule empirique. Un homme qui sait raisonner s’épargnera tous ces longs tâtonnements ; il remarquera que l’essence du triangle (pro hac vice) est d’être la moitié d’un parallélogramme, c’est-à-dire d’une figure dont la surface est le produit de la hauteur par toute la base. Pour se rendre
LE RAISONNEMENT
compte des rapports du triangte et du parallélogramme, il lui faudra ajouter des lignes additionnelles à son triangle, procédé familier au géomètre qui cherche à déterminer la propriété essentielle d une figure. L’essence n’est ici que le rapport de la figure à ces lignes additionnelles, rapport rien moins qu’évident, tant qu’on ne fait pas intervenir les lignes. L’imagination des lignes est, chez le géomètre, affaire d’instinct ; et l’abstraction du rapport, affaire de sagacité.
Le raisonnement comporte donc deux conditions principales. — 1) Il faut que le caractère abstrait de la donnée totale soit envisagé comme l’équivalent de cette donnée ;
2) Il faut, en outre, que ce caractère ait la prérogative de suggérer certaines conséquences plus nettement que ne le fait la donnée prise en bloc.
Reprenons successivement ces deux points.
1) On me présente une pièce d’étoffe à acheter, et je dis : «je n’en veux pas; sa couleur m’a 1 air de vouloir passer ». Je ne fais qu’alléguer là une impression que l’étoffe me suggère, je ne sais comment ; mon jugement peut être juste, mais il n’est pas raisonné ; il est purement empirique. J’émettrais, au contraire, un jugement raisonné, si je pouvais montrer dans la couleur une certaine teinte que la chimie me dit sujette à s’altérer, et qui donc fera « passer » la couleur. L’idée de cette teinte, qui est un élément de l’étoffe, est ici la chaîne qui relie l’idée de l’étoffe à l’idée de la couleur qui «passe ». De même encore, un homme sans instruction, mais non sans expérience, s’attendra à ce que la glace fonde près du feu, et ne s’étonnera point de voir l’extrémité de son doigt s’élargir sous un verre convexe. Mais, dans un cas comme dans l’autre, il ne fera que prévoir le retour d’un phénomène qu’il a déjà pu constater dans son