‹ Précis de psychologieChapitre 259 sur 348 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

intégralité ; sa prévision ne sera aucunement le fruit de raisonnements.

Mais supposez un autre liomme qui sache concevoir la chaleur comme un mode de mouvement moléculaire, et la liquéfaction comme un accroissement de ce mouvement ; qui sache également que toutes les surfaces courbes infléchissent les rayons lumineux, et que la grandeur apparente des objets est fonction du degré d’inflexion de leurs rayons quand ils pénètrent dans l’œil : cet homme-là pourra prédire par inférence et la liquéfaction de la glace et l’élargissement du doigt, n’eût-il jamais expérimenté ces phénomènes de sa vie. Et il le pourra grâce aux idées que nous lui avons supposées, et qui lui serviront d’intermédiaires entre les données de l’expérience et les conclusions du raisonnement. Or, ces idées ne sont toutes que des idées d’éléments ou de détails extraits de données concrètes, encore que l’analyse qui les dégage soit loin d’être d’une égale facilité dans tous les cas. On ne découvre pas aussi facilement des vibrations moléculaires, ou des inflexions de rayons lumineux, que le frottement de la lentille d’une pendule, ou surtout que l’adhérence d’une porte contre le parquet. Ce dernier détail saute aux yeux, pour ainsi dire ; tandis que les premiers n’ont pu être révélés que par un prodigieux effort d’analyse. 11 n’empêche que tous ces cas divers ont ceci de commun, que les éléments abstraits présentent un rapport autrement évident avec la conclusion qu’ils aident à inférer, que ne le fait la donnée concrète dont l’analyse les a dégagés.

2) Ceci nous amène à notre second point : pourquoi voit-on mieux se dégager les connexions, conséquences et implications des attributs abstraits que celles de leurs touts concrets ? Pour deux raisons.

D’abord, l'attribut abstrait a sur son tout concret

LE RAISONNEMENT

l’avantage de la généralité ; il s’est rencontré plus souvent dans notre expérience, ce qui nous a familiarisés avec lui et avec ses diverses connexions. Pensez la chaleur comme mouvement, et tout ce qui sera vrai du mouvement le sera de la chaleur ; or vous avez cent expériences de mouvement pour une de chaleur. Pensez le passage des rayons à travers une lentille comme une inflexion vers une perpendiculaire, et vous remplacerez la représentation relativement rare de la lentille par la représentation tout à fait familière, et que vous êtes à même d’observer cent fois par jour, d’un changement de direction dans des lignes.

Deuxième raison. L’attribut abstrait a en outre sur son tout concret l’avantage de la simplicité; des deux, c’est lui qui a le moins de propriétés. Toute donnée empirique est un complexus de caractères se multipliant à l’infmi avec leurs conséquences ; en sorte que nous avons chance de nous perdre en cet enchevêtrement, avant d’y discerner la conséquence particulière qui nous intéresse. Au contraire, si nous sommes assez heureux pour dégager le caractère approprié, nous saisissons d’emblée et d’un seul regard toutes ses conséquences possibles. Ainsi, ce détail que la porte frotte contre le parquet suggère un nombre fort limité de conséquences, dont la plus remarquable est sans doute que le frottement cessera si l’on soulève la porte ; la représentation totale de la porte évoquerait au contraire ime infinité de suggestions. De pareils exemples, en dépit de leur trivialité, nous révèlent tout le mécanisme intellectuel des théories les plus subtiles et les plus transcendantes. Si la physique se fait de plus en plus déductive à mesure qu’elle réduit ses données à des notions fondamentales de nature mathématique, telles que celles de masse moléculaire ou de longueur d’ondes, c’est que

Page 1