CHAPITRE XXII
ces notions ont si peu de corollaires immédiats que nous pouvons les embrasser tous d’un coup d’œil, et voir de suite ceux qui nous concernent.
Raisonner, c’est faire preuve de sagacité. — Savoir raisonner revient donc à savoir abstraire des attributs, et non pas n’importe lesquels, mais ceux-là qui sont liés à une conclusion à laquelle les autres ne nous mèneraient point. Nous voici donc au point délicat : comment se fait celle abstraction, et pourquoi faut-il souvent un génie pour dégager et mettre en lumière V attribut prédestiné à engendrer la conclusion ? Pourquoi ne pouvons-nous raisonner tous aussi bien les uns que les autres ? Pourquoi la « loi des carrés » a-t-elle attendu un Newton, et la a loi de survie des plus aptes » unDarwin? — Pour répondre à ces questions, il nous faut entreprendre une nouvelle recherche, et voir comment nous pénétrons progressivement la nature des objets soumis à notre expérience.
Toutes nos connaissances sont vagues à leurs débuts. Dire d’une chose qu’elle est vague, c’est dire qu’elle n’offre encore ni divisions à l’intérieur, ni limitations à l’extérieur ; cela ne l’empêche pas, du reste, de supporter l’application des catégories de la pensée, d’avoir unité, réalité, extériorité, étendue, que sais-je encore? d’être une chose, en un mot, mais une chose qui n’est qu’un tout indivis et indéterminé. G est bien sous les espèces d’une chose vague que l'enfant doit percevoir sa chambre, quand il commence à en avoir conscience comme d’une réalité immobile, distincte de la nourrice qui ne cesse de s’y mouvoir. Il n’y distingue rien, sinon peut-être les fenêtres, qui frappent son attention. Non moins vague est l’impression qu un adulte éprouve à chaque expérience entièrement neuve. Pour un homme sans instruction, une bibliothèque, un musée, une usine ne sont, à
LE RAISONNEMENT
première vue, que des touts synthétiques et confus ; tandis qu’un machiniste, un antiquaire, un « rat de bibliothèque » ont à peu près perdu l’aptitude à saisir ces touts, tant ils mettent d’ardeur à en examiner les détails. L’habitude des ensembles développe le goût des détails. « Gazon », « terrain », « viande » sont des termes vagues qu’on ne trouve pas dans le dictionnaire du botaniste ou de l’anatomiste ; ces spécialistes en savent trop sur les gazons, les terrains et les muscles. Un profane dit un jour à Charles Kingsley, qui lui montrait la préparation d’une chenille avec la merveille de ses viscères : « Tiens ! moi qui croyais qu’il n’y avait là qu’une peau sur dès matières visqueuses ! » Un « pékin » est tout désemparé lors d’un naufrage, d’une bataille ou d’un incendie ; il ne sait où se prendre à ce tohu-bohu, dont aucun détail ne se détache pour lui ni ne l’invite à une action immédiate, trop peu habitué qu’il est par son expérience antérieure à y discerner quoi que ce soit. Mais le matelot, le général, le pompier savent, eux, « par quel bout prendre la chose ». Ils ont « le coup d’œil », c’est-à-dire qu’un seul regard leur suffit pour analyser la situation. Et il y a dans ce regard tout cè que leur éducation leur a fait accumuler petit à petit de connaissances distinctes et nuancées, tout un acquis qui reste un mystère pour le profane abasourdi.
Nous avons vu, à propos de l’attention et de la discrimination, comment s’acquiert cette faculté d’analyse. C’est évidemment par des actes d’attention successifs et alternés que nous discernons et dissocions les éléments des impressions primitives, synthétiques et vagues. Mais par quel élément commencer? Qui déterminera à l’attention son premier objet partiel? C’est évidemment un intérêt, soit un intérêt pratique suggéré par l’instinct, soit un intérêt esthé-