CHAPITRE XXII
de mouvements, peu importe qu’il ait à sa disposition des « recepts » ou des «concepts»; mais... dans beaucoup d’autres sphères d’action, il est de la plus haute importance qu’il use de concepts (1). »
, J’ai connu un épagneul écossais fort bien dressé, qui ne mordait jamais les oiseaux qu’il « rapportait ». Un jour, il lui fallut rapporter deux oiseaux à la fois, tSus deux vivants, et qui se débattaient ; il tua vivement l’un d’un coup de dent, rapporta l’autre en vie à son maître, et retourna chercher le premier. Comment ne pas croire que quelques pensées abstraites, analogues à celles-ci : « vivant — s’en ira — le tuer », se succédèrent rapidement dans sa conscience, quelles qu’aient été d’ailleurs les images en qui se fondirent ces pensées ? Subordonner ainsi l’action à certains caractères des choses, n’est-ce pas réaliser l’essentiel du raisonnement? Mais les caractères auxquels les bêtes se montrent sensibles sont très peu nombreux : c’est l’instinct qui les leur détermine en les rendant intéressants. Les bêtes n’abstraient pas pour le plaisir d’abstraire, comme nous faisons. On serait tenté d expliquer cette différence par l’absence, chez elles, de 1 association par ressemblance telle que nous 1 avons perfectionnée, c’est-à-dire par ressemblances partielles dissociées de concomitants variables. Cette association mêlée de discrimination serait difficile à trouver en dessous de nous. Les animaux associent des touts similaires ; tout un objet évoque chez eux tout un autre objet, ce qui suffit à ce que les mammifères inférieurs agissent correctement, mais sans savoir pourquoi. Le vice radical de leur conscience est bien, semble-t-il, l’impuissance à morceler leurs synthèses de représentations, quand ils se trouvent dans des conditions inhabituelles. Ils sont les
(1) Romanes, Mental évolution in Man, p. 74.
LE RAISONNEMENT
esclaves de la routine, de la représentation brute et sèche. Si le plus prosaïque des hommes pouvait pénétrer dans la conscience d’un chien, il serait épouvanté d’y trouver une totale absence d’imagination inventive ; il y verrait des représentations qui appellent, non pas leurs semblables, mais leurs suivantes ordinaires ; il y verrait des images de couchers de soleil qui évoquent l’écuelle du soir, et non la mort des héros. C’est pourquoi l’homme est le seul animal métaphysicien. S’étonner que l’univers soit ce qu'il est, c’est supposer qu’il aurait pu être différent, et cela passe l’animal, qui ne saurait ni briser les séquences de son univers, ni en dissoudre les éléments dans le creuset de l’imagination ; il le prend tel qu’il lui vient, sans jamais s’en étonner le moins du monde.