CHAPITRE XXIV
comme celui-ci, c’est de déterminer leurs causes et leurs effets, c’est-à-dire les objets qui les provoquent et les phénomènes organiques dont elles s’accompagnent.
Tout objet qui excite un instinct excite également une émotion. Seulement, et c’est là l’unique différence entre les deux réactions produites, la réaction émotionnelle se borne à s'exprimer dans le corps, tandis que la réaction instinctive est susceptible, en outre, de mettre l’animal en rapport avec l’objet qui la provoque. D’autre part, l’une et l’autre réaction peuvent être déterminées tout aussi bien par le souvenir ou l’image de leur objet que par sa perception directe. On peut même ressentir plus de colère à se rappeler une insulte qu’on n’en ressentit à la subir ; et le souvenir d’une mère disparue attendrit souvent plus que ne le fit jamais la vue de cette mère encore en vie. Dans tout ce chapitre, le mot « objet » signifiera donc indifféremment un objet perçu en sa présence réelle, ou imaginé en son simple souvenir.
Les variétés de l’émotion sont innombrables. — En prenant pour critérium la plus ou moins grande intensité des réactions organiques dont elles s’accompagnent, on peut ranger les émotions en deux grandes classes comprenant, l’une les émotions forfes (coarser), à réactions relativement violentes, et l’autre les émotions fines (sablier j, à réactions relativement faibles. Comme exemples des premières, on peut citer la co/ère, la peur, le chagrin, la honte, V orgueil, et toutes leurs variétés ; parmi les secondes, on trouve tous les sentiments moraux, intellectuels et esthétiques. Je u’en finirais jamais si je voulais décrire par le menu les objets, les circonstances et tes variétés des diverses espèces psychologiques d’émotions ; car leurs nuances se fondent et se continuent les unes dans les autres à l’infini. Le langage a
l’émotion
étiqueté quelques-unes de ces nuances dans ses synonymes ; V. g. haine, antipathie, animosité, ressentiment, dégoût, aversion, malice, dépit, vengeance, horreur, etc., etc. Ces distinctions sont en effet l’affaire des dictionnaires de synonymes tout aussi bien que des livres de psychologie. En fait, bien des psychologies allemandes ne sont' plus guère que des dictionnaires de synonymes, quand arrive le chapitre de l’émotion. Mais il y a des limites à Futilité de ces analyses superficielles et verbales ; on en a tant abusé que la littérature purement descriptive de l’émotion est devenne, depuis Descartes, une des parties les plus ennuyeuses de la psychologie. Et non seulement des plus ennuyeuses, mais encore des plus vides ; car ses subdivisions vous font généralement l’effet d être artificielles ou sans importance, et ses prétentions à l’exactitude, d’être toutes factices. Malheureusement, à peu près tout ce que les psychologues ont écrit sur l’émotion rentre dans cette littérature. Si encore leurs descriptions présentaient l’intérêt de celles des romanciers ! Le roman nous attache en nous faisant partager les émotions qu’il analyse ; la vie nous a tellement familiarisés avec les objets et les conjonctures qui les font naître, que la moindre page parée d’un peu de psychologie vécue nous fait immédiatement vibrer. De même encore trouvons-nous de vives et rapides jouissances dans des œuvres purement littéraires, où la philosophie se condense en « maximes » et projette de temps à autre un éclair dans les profondeurs de notre vie émotionnelle. Mais, plutôt que de relire les classiques de la « psychologie scientifique de Fémotion » (en serais-je saturé pour les avoir trop lus ?), j’aimerais mieux me plonger dans quelque indigeste description des rochers d’une ferme perdue dans le New-Hampshire. Nulle part on ne saurait découvrir dans ces traités un centre de perspective,