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CHAPITRE XXIV

ni un principe d’où se déduisent ou s’engendrent les faits. Ce n’est que distinctions, subtilités et classifications à l’infini ; impossible d’y trouver une base logique où tout s’appuie. Cependant, ce sont les assises profondes qui font la beauté des œuvres vraiment scientifiques. Serait-il donc impossible d’en dégager ici, et la psycliologie de l’émotion serait-elle condamnée à rester indéfiniment sur le terrain des descriptions individuelles ? Ce n’est pas mon avis. Il existe une porte de sortie ; et il n’est que d’y passer.

Le principe générateur de ces variétés. — Toute la difficulté vient de ce que l’on s’entête à envisager les émotions comme autant d’êtres absolument individuels, à en faire des entités spirituelles, aussi éternelles, aussi sacrées que l’étaient les « espèces » immuables de l’ancienne biologie. Tant qu’on s’en tiendra là, tout ce qu’on pourra faire sera de dresser avec un religieux respect le catalogue des émotions, de leurs caractères, de leurs singularités et de leurs effets. Mais, pour peu qu’on veuille les expliquer par des causes plus générales, comme on explique aujourd’hui les « espèces » par l’hérédité et les variations, toutes les belles distinctions et les beaux catalogues perdront immédiatement leur importance. Qui tient la poule aux œufs d’or ne s’inquiète guère de décrire chacun des œufs qu’elle a pondus. Je vais donc consacrer les quelques pages qui suivent à dégager le véritable principe générateur de notre vie émotionnelle, en me restreignant d abord à ce que nous avons appelé les émotions « fortes » .

Avoir conscience d’une « émotion forte », c’est avoir conscience de son expression organique. — Selon l’idée qu’on se fait naturellement de ces « émotions fortes », nous percevrions d’abord l’objet qui les provoque ; puis, cette perception engendrerait dans l’âme une affection ou sentiment, qui serait l’émotion elle-

l’émotion

même ; puis enfin, cette affection s’exprimerait dans le corps, en y déterminant des modifications organiques. Selon ma théorie, au contraire, ces modifications suivent immédiatement la perception ; et dest la conscience que nous en avons, à mesure qu'elles se produisent, qui constitue l’émotion comme fait psychique. Ainsi, d’après le sens commun, nous perdons notre fortune, nous sommes affligés, et nous pleurons; nous rencontrons un Ours, nous avons peur, et nous fuyons , on nous insulte, nous nous fâchons, et nous frappons. Je prétends que cet ordre est inexact, que le fait de conscience représentatif n’est pas immédiatement suivi du fait de conscience affectif, que les manifestations corporelles s’interposent entre eux, que donc nous sommes affligés parce que nous pleurons, fâchés parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons. Cet ordre, à mon avis, est beaucoup plus rationnel que l’ordre ordinaire, selon lequel nous pleurons, frappons ou tremblons parce que nous sommes affligés, fâchés ou effrayés, selon les cas. Si la perception n’engendrait pas d’états corporels, elle resterait une pure perception, pâle, décolorée et sans la moindre chaleur émotionnelle. Nous pourrions alors voir l’ours et juger que le mieux est de fuir, entendre l’insulte et juger qu’il convient de frapper ; mais nous n’éprouverions ni frayeur ni colère, au sens où ces mots expriment une réalité psychologique.

Présentée aussi crûment, mon hypothèse ne peut évidemment que rencontrer de prime abord l’incrédulité, et que faire l’effet d’un paradoxe. Cependant, pour faire accepter ce paradoxe comme une vérité, je n’aurai besoin ni de nombreuses considérations ni d’arguments « tirés aux cheveux ».

Tout d’abord, il est certain que, grâce à une sorte d’influence physique immédiate, certaines perceptions

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