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CHAPITRE XXIV

produisent dans le corps des modifications organiques très étendues, avant que surgisse dans la conscience une émotion ou une représentation émotionnelle quelconque. Si, par exemple, nous assistons à un drame, ou si nous entendons réciter des vers ou conter quelque trait d’héroïsme, nous sommes souvent tout surpris de sentir soudain un frisson nous parcourir des pieds à la tête, comme ferait une vague envahissante, et de sentir de temps à autre notre cœur se gonfler, ou des larmes s’échapper de nos yeux. Les mêmes phénomènes se reproduisent, et plus frappants encore, quand nous écoutons de la musique. Que nous voyions brusquement surgir et se mouvoir une forme noire dans un taillis, et aussitôt notre cœur s’arrête de battre, et nous retenons instantanément notre souffle, avant même que l’idée précise d’un danger ait pu s’éveiller en nous. Si un ami s approche sous nos yeux du bord d’un précipice, nous avons la sensation bien connue d’une culbute, et nous reculons vivement, bien que nous voyions cet ami sain et sauf, et que nous n’ayons aucune représentation distincte de sa chute. Pour ma part, j’ai gardé le souvenir très net de l’étonnement où me jeta une syncope que j’eus, vers l’âge de sept ou huit ans, en voyant couler le sang d’un cheval. Ce sang était recueilli dans un seau, où se trouvait un bâton ; si ma mémoire ne me trompe, je remuais le bâton et m’amusais à en faire dégoutter le sang, sans éprouver d’autre émotion qu’une curiosité ‘ d’enfant. Soudain, tout devint noir autour de moi, mes oreilles se mirent à bourdonner, et je perdis connaissance. Or jamais je n’avais entendu dire que la vue du sang produisît l’évanouissement ou la nausée ; et cette vue me causait si peu de répugnance ou de crainte d’un danger quelconque que, tout bambin que j’étais, J éprouvai une immense stupéfaction, que je n’ai pas

l’émotion

oubliée, de voir la simple présence d’un seau de liquide rouge suffire à me révolutionner à ce point l’organisme.

Les cas pathologiques d'émotion sans objet nous fournissent la meilleure preuve possible de ce fait que l’émotion a pour cause immédiate une réaction nerveuse. Et en vérité, un des principaux mérites de l’hypothèse que je propose est bien de nous offrir une formule qui s’applique aux cas anormaux aussi facilement qu’aux cas normaux. Dans toutes les -maisons d’aliénés, on trouve des exemples de peurs, de colères, de mélancolies ou d’orgueils absolument sans motifs. On y trouve également des exemples d’apathies tout aussi irraisonnées, et qui durent en dépit des meilleures raisons d’y renoncer que le malade puisse trouver autour de lui. Pour expliquer les premiers de ces phénomènes, il faut supposer dans le mécanisme nerveux une telle propension à glisser dans une certaine direction émotionnelle, que la première excitation venue, même la moins appropriée, le fait chavirer de ce côté ; alors, une fois mis en branle, il produit le « complexus » de sensations caractéristiques qui constitue le corps psychique de l’émotion. C’est ainsi que l’émotion de terreur, telle qu’on la rencontre dans ce que l’on appelle la « peur morbide », est la conscience synthétique d’un certain nombre de phénomènes organiques spontanés : de la poitrine qui se refuse aux « inspirations » profondes, du cœur qui bat la chamade, de l’épigastre qui se crispe et produit la sensation d’ « anxiété précordiale », d’une tendance irrésistible à s’accroupir et à se tapir, et sans doute encore d’autres processus viscéraux que nous ignorons encore. Un de mes amis, qui a eu quelques crises de cette terrible maladie, la plus terrible qui soit, me dit que, dans son cas, tout le drame lui paraît se concentrer dans la région du

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