‹ Précis de psychologieChapitre 275 sur 348 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

dant quelques personnes persistent à dire que la leur la

contredit. Il n’en manque même pas à qui l’on ne peut faire comprendre la question. Demandez-leur d’imaginer un objet risible, puis d’abstraire de la conscience qu’elles en ont toute sensation de rire et toute impulsion à rire, et enfin de vous dire à quoi se réduit la « risibilité » de l’objet, si ce n’est pas à cette simple perception qu’il appartient à la catégorie des choses « drôles » : elles vous répondront inlassablement que vous leur demandez l’impossible, et qu’elles ne peuvent pas s’empêcher de rire quand elles voient quelque chose de drôle. Il va pourtant de soi qu’on ne leur demande pas un effort physique, celui de réprimer toute impulsion à rire en présence d’un objet risible ; on ne leur demande qu’un effort intellectuel, celui d’abstraire d’un état émotionnel pris dans son intégralité certains éléments conscientiels, et de noter ensuite les éléments qui restent après cette soustraction. Je ne puis m’empêcher de penser que quiconque comprendra exactement les données du problème, le résoudra dans le sens que j’ai indiqué. Quelle espèce d’émotion de peur peut-on bien avoir, quand on est arrivé à supprimer toutes les sensations de battements de cœur précipités, de respiration courte, de tremblements des lèvres, de jambes molles, de chair de poule, et de branle-bas dans les entrailles ? Le dise qui pourra : pour moi, il m’est impossible de l’imaginer.

Peut-on vraiment se représenter la rage sans bouillonnement intérieur, ni coloration du visage, ni dilatation des narines, ni grincement des dents, ni impulsion à frapper, mais avec, au contraire, des muscles relâchés, une respiration calme, un visage reposé ? J’en suis, quant à moi, tout à fait incapable. La rage s’est évaporée aussi complètement que ces sensations organiques, où l’on ne veut voir que ses

l’émotion

manifestations : je ne puis apercevoir à sa place que je ne sais quel arrêt de tribunal, prononcé par une pure intelligence, qui juge à froid, et sans passion, que tels ou tels méritent d’être châtiés par leurs fautes. Ainsi du chagrin : que serait-il sans ses larmes, ses sanglots, ses suffocations, son angoisse ressentie dans le sternum ? Tout juste ce jugement inaffectif que certains événements sont vraiment déplorables.

Il n’est pas de passion qu’une telle analyse n’aboutisse à évaporer. Une émotion humaine sans rapports avec un corps humain est un pur non-être. Je ne prétends point que ce soit une impossibilité métaphysique, ni que de purs esprits soient nécessairement condamnés à une vie intellectuelle glacée ; je ne parle pas des purs esprits, mais des hommes ; et je dis que pour des hommes une émotion dissociée de toute sensation organique est une abstraction inconcevable. Plus je scrute mes états intérieurs, plus je me convaincs que les modifications organiques, dont on veut faire les simples conséquences et expressions de nos affections et passions « fortes », en sont au contraire le tissu profond, l’essence réelle; plus il m’apparaît évident que m’enlever toute la sensibilité de mon corps serait m’enlever toute la sensibilité de mon âme, avec tous mes sentiments, les tendres comme les énergiques, et me condamner à traîner une existence d’esprit pur qui ne ferait que penser et connaître. Cette existence, dit-on, fut l’idéal des anciens sages ; ce n’est certes ni le mien ni celui de ma génération : voici quelque cent ans que le renouveau du culte de la sensibilité a bien compromis celui du culte de 1’ « apathie ».

Qu’on ne taxe point cette théorie de matérialisme. — Elle n’est ni plus ni moins matérialiste que toute autre théorie professant le conditionnement des émotions par des processus nerveux, c’est-à-dire pro-

Page 1