CHAPITRE XXIV
fessant une doctrine que mes lecteurs acceptent vraisemblablement sous cette formule générale. Si donc l’on trouve quelque saveur de matérialisme à ma théorie, ce ne peut être parce qu’elle fait appel aux processus nerveux, mais seulement à cause de la qualité de ceux qu’elle invoque. Ils sont tous des processus de sensations, c’est-à-dire dus à des courants internes provoqués par des excitations externes. Je sais bien que cela suffit à les disqualifier aux yeux des gens qui platonisent en psychologie, et qui ont toujours, en effet, trouvé quelque chose de particulièrement bas à ces processus-là. Mais, quelle que soit la condition physiologique de leur apparition, nos émotions ne changent pas pour cela de nature : elles restent intérieurement ce qu’elles sont. Si donc l’on consent à les envisager comme des faits spirituels profonds, purs et respectables, quelque fondement physiologique qu’on puisse être amené à leur donner, il faut consentir encore à les envisager toujours comme des faits spirituels profonds, purs et respectables, quand on leur trouve, comme on le fait ici, des sensations pour fondement. C’est en elles-mêmes qu’elles portent la mesure de leur valeur. Il y aurait tout autant, c’est-à-dire tout aussi peu, de logique à nier la bassesse et la matérialité des processus sensibles de 1 émotion au nom de notre théorie, qu’à nier cette théorie au nom de la bassesse et de la matérialité de ces processus.
Cette théorie rend raison de la grande variabilité des émotions. — Si elle est vraie, chaque émotion est la résultante psychique d’une somme de modifications organiques, et chacune de ces modifications a pour cause xm processus physiologique que nous avons appris à connaître : le réflexe que déclanche l’excitation venue de l’objet. Et voilà qui nous conduit immédiatement à un ordre de problèmes nouveaux. Les
l’émotion
problèmes anciens, les seuls que comportait la théorie classique, étaient ou des problèmes de classification : « quels sont les genres d’émotion, et les espèces de ces genres ? » ou des problèmes de description : « quelle est l’expression qui caractérise une émotion donnée ? » Nos problèmes à nous sont des problèmes de causalité : « quelles sont les modifications organiques que produit tel objet donné? » et « pourquoi produit-il ces modifications et non telles autres? » Nous passons ainsi d’un ordre de recherches superficiel à un ordre profond. Car la classification et la description sont au plus bas étage de la science ; elles passent à l’arrière-plan dès que sé posent les questions de causes, et ne gardent d’importance qu’ autant qu’elles aident à répondre à ces questions. Or, du moment qu’on explique la genèse d’une émotion par une série de réflexes provoqués par son objet et immédiatement sentis par la conscience, on voit de suite que Uon ne saurait assigner de limites ni au nombre des émotions possibles, ni à leurs variations possibles d’un individu à l’autre. Il faut qu’elles varient à l’infini, à cause de la double infinité et de leurs éléments et de leurs excitants possibles. Les réflexes ne sont en rien des entités immuables, éternelles et sacrées : en droit, on n’en saurait concevoir un seul qui ne fût possible ; et, en fait, nous les voyons tous varier à l’infini.
Bref, l’on doit se rendre compte que toute classification des émotions est aussi vraie, aussi « naturelle » que n’importe quelle autre, pourvu qu’elle rende les services qu’on lui demande ; on voit que la question classique, « quelle est l’expression réetle et typique de la colère ou de la peur? » n’a absolument aucun sens objectif. Voici la question qui a un sens objectif : « quelle est l’origine de telle ou telle expression de la colère ou de la peur ?» Et c’est là un