‹ Précis de psychologieChapitre 277 sur 348 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

problème positif, qui intéresse à la fois la physiologie et rhistoire, et qui, comme tous les problèmes positifs, comporte une solution, si difficile soit-elle à trouver. Je mentionnerai plus loin les solutions qu’on a déjà proposées.

Vérification d’un corollaire. — Si notre théorie est vraie, il faut que toute production volontaire et à sang-froid des soi-disant « manifestations » d’une émotion nous donne cette émotion même. Or, partout où les vérifications expérimentales sont possibles, elles viennent plutôt confirmer qu’infirmer cette déduction. Tout le monde sait que des gens en proie à une panique sentent s’accroître leur peur du seul fait qu’ils fuient, et que l’on augmente son chagrin et sa colère en se laissant aller à les manifester. Chaque accès de sanglots redouble la douleur et appelle un accès plus violent, jusqu’à ce qu’on se calme, moitié par lassitude, moitié par épuisement de la machine nerveuse. Nul n ignore que l’émotion dite de rage se « monte » à son plus haut diapason rien qu’en s’exprimant dans des explosions répétées. Refuser d’exprimer une, passion, c’est la tuer. Comptez jusqu’à dix avant de manifester votre colère, et vos raisons de vous fâcher vous paraîtront ridicules. Siffler pour se donner du cœur n’est pas une simple figure de rhétorique. Voulez-vous au contraire entretenir votre mélancolie ? Passez vos journées affalé sur un fauteuil, poussez des soupirs, répondez à tout d une VOIX languissante. Il n’est pas, en éducation morale, de meilleur précepte que celui-ci, bien connu des hommes d’expérience : quand on veut maîtriser une impulsion émotionnelle mauvaise, il faut se livrer assidûment, et d’abord sans goût et de sang-froid, aux manifestations extérieures de la tendance anta-

Tôt ou tard on sera intailliblement récompensé de sa persévérance. L’on

l’émotion

peut par ce moyen se débarrasser d’une humeur hargneuse ou déprimée, et la remplacer par une gaieté et une bonté réelles. Rassérénez votre front, donnez une expression vive à votre regard, tenezvous plutôt droit que courbé, parlez en « ton majeur », faites des compliments enjoués : il faudra que votre cœur soit de glace, en vérité, s’il n’ârrive par là à se fondre peu à peu !

Par contre, on ne saurait oublier que bien des acteurs, fort 'habiles à reproduire les signes extérieurs des émotions sur leur visage, dans leur démarche et dans leur voix, déclarent ne pas ressentir la moindre émotion intérieure. Cependant d’autres, suivant Mr. W. Archer, qui a fait parmi les acteurs une enquête des plus instructives, disent qu’ils ne sauraient bien jouer un rôle sans en éprouver toutes les émotions jusqu’à en être terrassés. Ces contradictions sont assez faciles à expliquer. La partie viscérale et organique de l’expression peut se supprimer chez certaines gens, mais non pas chez d’autres ; or c’est elle sans doute qui constitue le principal de l’émotion ressentie. Les acteurs qui sentent ce qu’ils jouent ne peuvent probablement effectuer cette suppression, qui est parfaite chez ceux qui jouent mais ne sentent pas.

Réfutation d’une objection. — On pourrait objecter à notre doctrine que l’émotion s’accroît souvent quand on en arrête les expressions physiques. Une envie de rire que les convenances nous font réprimer devient vite une véritable torture, et une colère rentrée par peur s’exaspère en une haine cent fois pire que cette colère elle-même. Au contraire, rien ne calme ces émotions comme de leur donner libre issue.

Cette objection est plus spécieuse que réelle. Pendant l’expression, l’émotion est toujours sentie ; elle ne l’est plus après, parce que les centres nerveux se

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sont déchargés normalement. Mais il se peut que, l’expression externe du visage étant inhibée avec la décharge qui lui correspond, l’expression interne qui siège dans le thorax et les viscères, n’en devienne que plus violente et plus longue ; et c’est précisément le cas du rire contenu. Il se peut encore que l’émotion première se transforme, grâce aux actions combinées de l’objet excitant et de la contrainte qu’on s’impose, en une nouvelle émotion tout à fait différente, émotion qui entraîne des troubles organiques différents et peut-être même plus profonds ; et c’est précisément le cas de la colère rentrée qui se mue en haine. Si je désire tuer mon ennemi, mais n’ose le faire, l’émotion qui s’empare de moi n’est certainement plus celle que j’aurais en laissant ma colère faire explosion. Somme toute, cette objection est donc sans portée.

Les émotions « fines ». — Les modifications organiques, et le sentiment affectif lui-même, peuvent être très faibles dans les émotions esthétiques ; une œuvre d’art ne provoquera souvent chez un connaisseur qu’un jugement froid, purement intellectuel, sans la moindre vibration organique. Chez bien des gens, cependant, elle déterminera les émotions les plus intenses. Évidemment, notre théorie s’applique d’emblée à ce dernier cas. Mais le premier ne la contredit pas. Car elle fonde l’émotion sur des courants afférents ; or, que la perception d’une œuvre d’art soit ou ne soit pas suivie de son phénomène complémentaire, c’est-à-dire du retentissement organique, elle n’en reste pas moins et tout d’abord un phénomène déterminé par des courants afférents. Elle est audition de musique, vision de monuments, que sais-je encore? c’est-à-dire toujours perception d’objet sensible, expérience « des sens ». Et le plaisir qui accompagne cette expérience-là est aussi un plai-

l’ ÉMOTION

sir « des sens » : ü y a émotion « forte » parce qu’il y a perception « forte ».

Je ne veux point dire qu’au plaisir « des sens » ne puisse s’en ajouter un autre plus délicat, une émotion purement cérébrale, indépendante de tous courants venus du dehors. Les satisfactions morales, la reconnaissance, la curiosité, la joie que donne la solution d’un problème, etc., peuvent être des émotions de cette sorte. Mais la finesse et l’immatérialité de ces sentiments à l’état pur, c’est-à-dire sans le moindre mélange de réverbérations physiques, les distingue d’une façon saisissante des émotions fortes. D’ailleurs, chez toutes les personnes sentimentales et impressionnables, ils retentissent immédiatement dans l’organisme ; à la perception intérieure d’une vérité morale, la voix se brise, les yeux se mouillent, etc. Dans tout « ravissement », quels qu’en soient les motifs intellectuels, nous retrouvons ces processus organiques secondaires. Si l’élégance d une dénaonstration ou d’une saillie ne réussit pas à nous épanouir, si un exemple de haute justice ne nous donne pas le frisson, si un trait de générosité ne nous fait pas vibrer, je ne vois guère trace d’émotion dans la conscience que nous avons de toutes ces choses. Je ne vois, en fait, que de pures perceptions intellectuelles de noms à leur appliquer : élégance, esprit, justice, générosité, etc. Et ces états de conscience diseriminatifs rentrent plutôt dans k catégorie des connaissances que dans la cat^orie des émotions.

Analyse de l’émotion de la peur. — Pour les raisons que j’ai données page 497, je m’abstiendrai de dresser, en terminant, un catalogue ou une classification des émotions, ou un tableau descriptif de leurs sj-mptômes. Mes lecteurs ont en main à peu près tous les phénomènes dont ce travail comporte fana-

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