CHAPITRE XXIV
lyse. Pour leur laisser un spécimen d’excellente description de symptômes émotionnels, je vais citer l’étude que Darwin a faite de la peur.
« La peur est souvent précédée d’étonnement ; ces deux émotions ont des rapports si étroits que toutes deux éveillent instantanément les sens de la vue et de l’ouïe. Dans les deux cas, les yeux et la bouche s’ouvrent largement, et les sourcils se relèvent. L’homme effrayé se tient d’abord droit comme une statue, ou s’accroupit au contraire instinctivement, comme pour échapper à la vue de son ennemi. Le cœur bat à coups précipités et violents, il a des palpitations ou frappe contre les côtes ; ce qui ne prouve aucunement qu’il travaille plus qu’à l’ordinaire, et envoie une plus grande quantité de sang dans tous les organes, car la peau pâlit instantanément comme au début d’une syncope. Il semble bien, cependant, que cette pâleur superficielle tienne en grande partie, sinon exclusivement, à l’action du centre vasomoteur, qui réagit en contractant les artères capillaires de la peau. La transpiration étonnante qui se produit dans les cas de frayeur intense, prouve à quel point la peau subit le contre-coup de' cette émotion. Ce phénomène est d’autant plus remarquable qu’à ce moment la surface cutanée est froide : d’où le terme vulgaire de « sueurs froides » ; d’ordinaire, en effet, l’activité des glandes sudoripares coïncide avec la chaleur de la peau. En outre, les poils se hérissent, et des frissons parcourent les muscles superficiels. En même temps que la circulation se trouble, la respiration se précipite. J’ai pu observer également une forte tendance à bâiller dans les cas de peur légère. L’un des symptômes les plus caractéristiques est le tremblement qui secoue tous les muscles du corps, et qui souvent s’aperçoit d’abord aux lèvres. Ce tremblement et la sécheresse de la bouche altè-
l’émotion
rent la voix, qui devient rauque et indistincte, et peut même disparaître complètement :
Obstupui, sUlerunîque comæ, et vox faucibus hæsiî...
La peur peut s’accroître jusqu’à la terreur et à une sorte d’agonie. On remarque alors les divers phénomènes qui accompagnent les émotions au paroxysme : le cœur bat tumultueusement, ou s’arrête et produit une défaillance ; la pâleur est cadavérique ; la respiration, tourmentée ; les narines se dilatent largement ; les lèvres se desserrent et s’agitent convulsivement ; les joues se creusent et tremblent ; le gosier se ferme et se contracte ; les yeux, découverts et saillants, fixent l’objet qui provoque la terreur, à moins qu’ils ne • roulent en tous sens et sans repos ;
Hue illuc volvens oculos toîumque pererrat.
Les pupilles, dit-on, se dilatent prodigieusement. Tous les muscles du corps se durcissent, ou sont pris de convulsions. Les mains s’ouvrent et se ferment tour à tour, souvent avec des mouvements spasmodiques. 11 arrive parfois que les bras se jettent en avant, comme pour écarter un danger terrifiant, ou s’agitent tumultueusement au-dessus de la tête, comme le Rev. Hagenauer a pu l’observer chez un Australien en proie à la terreur. Dans certains cas se manifeste une impulsion soudaine et irrésistible à fuir à toutes jambes, impulsion si puissante qu’on a vu les soldats les plus intrépides y céder et se laisser emporter par une brusque panique (1). »
Genèse des réactions émotionnelles. — Comment les divers objets qui déterminent les émotions en sont-ils venus à produire des effets physiques si spécifiques et si différents ? Cette question ne s’est
(1) Darwin, Origin of îhe Emotions, p. 292.