CHAPITRE XXIV
posée qu’en ces derniers temps ; mais déjà l’on a essayé d’y répondre par quelques hypothèses qui ne manquent pas d’intérêt.
On peut expliquer certaines réactions émotionnelles en les envisageant comme des répétitions affaiblies^ soit de mouvements autrefois utiles (alors qu’ils étaient plus énergiques) ,soit de mouvements autrefois liés par une association physiologique indissoluble à des mouvements utiles. On peut prendre pour exemples de ces dernières réactions les troubles respiratoires de la colère et de la peur ; ce sont, pour ainsi dire, des réminiscences organiques, des reproductions imaginatives de souffles émis dans la chaleur d’un combat, de halètements occasionnés par. une fuite précipitée. C’est là du moins une hypothèse de Spencer, et qui a trouvé crédit. Spencer fut également le premier, à ma connaissance, à penser que les autres expressions de la colère et de la peur pouvaient être considérées comme des ébauches de gestes autrefois utiles. Je ne puis mieux faire que de le citer sur ce point.
^ « Éprouver à un degré quelconque, si petit soit-il, l’état de conscience émotionnel d’un homme qui reçoit des coups tandis qu’il fuit, c’est éprouver l’état de conscience émotionnel que nous appelons la peur. Eprouver à un degré quelconque, si petit soit-il, l’état de conscience impliqué dans les actions de saisir, de tuer, de manger, c’est éprouver les désirs de saisir, de tuer, de manger. Que les impulsions qui nous poussent à des actes ne soient rien de plus que 1 excitation naissante des états psychiques impliqués dans ces actes, c’est ce que prouve l’expression naturelle de ces impulsions. Une peur intense s’exprime pai des cris, par des efforts pour s’enfuir, par des palpitations et des tremblements, c’est-à-dire par les
l’émotion
symptômes mêmes de la souffrance causée en fait par le mal que l’on redoute. La passion de destruction s’objective dans une tension générale du système musculaire, dans le grincement des dents et l’allongement des griffes, dans la dilatation des yeux et des narines, dans des grognements, c’est-à-dire dans des reproductions affaiblies des actions de la bête féroce qui égorge sa proie. Aces analyses objectives, chacun peut ajouter des analyses subjectives aussi probantes. Tout le monde peut se rendre compte, en s’examinant soi-même, que l’état de conscience émotionnel de la peur est fait de représentations mentales de phénomènes douloureux, et celui de la colère, de représentations mentales des actions et des impressions qui se produiraient en nous si nous infligions à d’autres une souffrance quelconque (1). »
Ce principe de réviviscence sous forme atténuée de réactions qui sont utiles sous forme plus énergique, c’est-à-dire quand elles accompagnent une action violente, a trouvé plus d’une application. Le léger retroussis de la lèvre supérieure chez l’homme qui gronde ou ricane, est, selon Darwin, une survivance de l’attitude de son ancêtre découvrant d’énormes canines quand il attaqu-ait son ennemi, ainsique nous le voyons faire aux chiens. De même, toujours selon Darwin, si nous haussons les sourcils quand nous regardons attentivement un objet, si nous ouvrons la bouche quand nous sommes étonnés, c’est que ces gestes ne laissent pas d’être fort utiles dans les cas d’attention extrême : les sourcils se haussent dès qu’on ouvre largement les yeux pour mieux voir, et la bouche s’ouvre chaque fois que l’on écoute intensément, ou que l’on fait une rapide inspiration avant un effort musculaire. Si l’on en croit Spencer, la dilatation des narines dans la
(1) Spencer, Principles of Psychology, % 213.