CHAPITRE XXV
tapage, et que nous appelons un chien ; il lui faut garder ses pattes de l’eau, et son nez du feu, etc. Son système nerveux n’est, jusqu’à un certain point, qu’une organisation préétablie de réactions semblables, aussi fatales, aussi mécaniques, aussi subordonnées à leur excitant spécial que peut l’être, par exemple, le réflexe de l’éternuement. Libre aux naturalistes de classifier ces réactions comme ils l’entendent, pourvu qu’ils n’oublient jamais que c’est une sensation, une perception ou une image, qui les provoquent chez l’animal.
Ce rapprochement de l’instinct et du réflexe déconcerte d’abord par le nombre énorme de mécanismes délicats et précis qu’il suppose tout montés d’avance chez l’animal, pour lui permettre de vivre au milieu des objets qui l’entourent. Cette harmonie préétablie peut-elle vraiment aller si loin, s’étendre à ce détail infini? Tout ce qui vit est-il préadapté à des objets précis, comme une serrure l’est à sa clef? Croyez bien d’abord qu’il en est très certainement ainsi. Il n’est coin ni replis de l’univers, de notre peau et de nos entrailles même, qui n’abrite des êtres vivants, armés d’organes adaptés à leur habitat, munis de tout ce qu’il leur faut pour dévorer et digérer les aliments qu’ils y trouvent, et pour se défendre des dangers qu’ils y rencontrent. Il n’y a pas de bornes à l’infinie délicatesse des préadaptions de leurs organes et de leurs tissus ; et il n’y a pas de bornes non, plus à l’infinie délicatesse des préadaptions de \e,\xvs mouvements.
C’est faute d’avoir condescendu à adopter ce point de vue simple et précis que les anciens traités de l’instinct se livrent à une telle débauche de mots et de phrases inutiles ; les faits y sont étouffés sous des hymnes vagues où l’on célèbre les animaux, si supérieurs à l’homme par leur clairvoyance du présent et leur divination de l’avenir, etc., et la bonté de laProvi-
L INSTîNCT
dence divine qui les a dotés de ces merveilleuses facultés. Mais la Providence divine les a d’abord dotés d’un système nerveux ; et si nous envisageons l’instinct comme l’utilisation d’un système nerveux, il ne nous apparaît immédiatement ni plus ni moins merveilleux que les autres phénomènes de la vie.
Tout instinct est une tendance impulsive. — Nous avons tous des tendances à rougir, à éternuer, à tousser, à sourire, à faire des tours, à goûter la musique, etc., etc. Que vous fassiez de ces tendances des impulsions ou des instincts, il n’importe : c’est pure question de mots ; et le nom ne changera rien à la chose, car le mécanisme de l’instinct est exactement le même que celui de l’impulsion. Dans son délicieux livre sur « La volonté des animaux » (Der Thierische Wille), qui a renouvelé tout l’intérêt de notre question. Schneider divise les tendances [Triebe) en trois classes, selon qu’elles sont déclanchées par des sensations, par des perceptions ou par des images. C’est une tendance du premier genre qui nous fait nous pelotonner dès que nous sentons le froid ; c’est grâce à une tendance du second genre que nous emboîtons le pas à des gens que nous voyons courir quelque part ; enfin c’est une tendance du troisième genre qui nous fait chercher un abri dès qu’il commence à venter et à pleuvoir. Or, une seule action instinctive quelque peu complexe peut envelopper successivement l’éveil de tendances des trois genres. Ainsi, un lion affamé se met en chasse grâce à l’éveil d’un désir déterminé par V image d’une proie ; il tombe en affût dès que l’approche de cette proie lui est révélé par quelque perception visuelle, auditive ou olfactive ; il bondit sur elle dès qu’il la pense à bonne distance, ou la voit s’effrayer ou s’enfuir ; enfin, il la déchire et la dévore dès qu’il la senf sous ses ongles et entre ses crocs. Se mettre en chasse.