CHAPITRE XXV
tomber en affût, bondir, dévorer : tout autant de contractions musculaires diverses, dont aucune n’est déclanchée par les excitations qui déclanchent chacune des autres.
Mais pourquoi les animaux accomplissent-ils des actes si bizarres, dès que les sollicitent des excitations plus bizarres encore ? Comment se fait-il (si l’on met à part tout pressentiment du résultat final) que la perception la moins « excitante » qui soit, celle d’un nid d’œufs, amène la poule à couver ce nid, c’est-à-dire à faire ce que l’on peut imaginer de plus ennuyeux au monde ? A ces questions on ne peut répondre que par d’autres questions, par des questions ad hominem ; car nous ne comprendrons jamais les instincts des animaux qu’en fonction des nôtres. Pourquoi voit-on les hommes préférer s’étendre dans un bon lit que sur le parquet? Pourquoi les voiton faire cercle autour d’une cheminée où pétille une belle flambée, quand il fait froid? Comment se fait-il que, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, sitôt dans une chambre, ils se placent face au milieu de cette chambre et non face au mur? Pourquoi préfèrent-ils un bon carré de mouton et du champagne à des clous et à de l’eau de rivière? Pourquoi la jeune fille intéresse-t-elle le jeune homme à ca point que le moindre détail qui la concerne a plus de prix et de sens à ses yeux que le reste de l’univers? Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’en tout ceci l’homme agit en homme, que tout être aime ses penchants, et trouve tout naturel de les suivre. La science peut venir et analyser ces penchants, leur trouver une utilité quelconque ; ce n’est certainement pas ponr cette utilité que nous les suivons, mais uniquement parce que nous sentons bien que ce que nous avons encore de plus simple à faire, et de mieux, et de plus naturel, c’est de les suivre quand ils nous sollicitent. Il n’y pas un homme
l’instinct
sur un billion qui pense à l’utilité de son dîner quand il se met à table ; mais il mange, parce que la cuisine est bonne et l’excite à manger encore. Demandez-lui donc pourquoi la saveur de ce plat l’invite à y revenir, et vous verrez sans doute à son éclat de rire que vous lui faites moins l’effet d’un philosophe profond que d’un godelureau naïf. Que la saveur excite à manger, c’est là pour lui une vérité absolue et qui va de soi, selbstverstàndlich ; la sensation paraît ici liée à l’acte par une synthèse a priori des plus authentiques, des plus évidentes, et qui se passe de preuves. Bref, il faut, comme dit Berkeley, s’être perverti l’esprit dans des débauches de critique, et avoir pris l’habitude de trouver étrange tout ce qui est naturel, pour en venir jusqu’à demander le pourquoi de nos divers actes instinctifs. Il faut être métaphysicien, pour se poser des questions comme cellesci : « Pourquoi sourions-nous au lieu de froncer le sourcil, quand nous sommes contents? Pourquoi ne parlons-nous pas à une assemblée sur le même ton que nous parlons à un ami? Comment se fait-il que la vue d’une jeune fille nous mette la tête à l’envers? « Un homme de sens commun ne pourra que dire ;
« Naturellement nous sourions ! Naturellement le cœur nous bat en face d’un grand auditoire ! Naturellement nous aimons les jeunes filles. Et comment ne pas aimer ces belles âmes vêtues de si beaux corps, ces créatures faites de toute éternité pour
être aimées? » . i i.-
Soyez sûrs que les animaux éprouvent des sentiments analogues en présence des objets qui sollicitent leurs tendances ; car nous retrouvons ici les mêmes synthèses a priori. Pour le lion, c’est la lionne qui est faite pour être aimée ; et c’est l’ourse pour l’ours. Je ne doute pas qu’une bonne couveuse ne s’indignât d’apprendre qu’il existe quelque part un