CHAPITRE XXV
les affres d’une véritable peur. Beaucoup d’entre nous ignoreraient le plein sens de ce mot sans quelque crise de maladie mentale. C’est là co qui a rendu possible l’optimisme aveugle de tant de philosophies et de religions. Les « atrocités de la vie » nous font l’effet de « ces termes violents dont on se sert pour relever l’insignifiance d’un conte » : vraiment, pensons-nous, y a-t-il jamais eu entre les crocs d’un tigre un être qui nous ressemble ? Toutes ces horreurs dont on nous effraye ne sont-elles pas tout juste bonnes à mettre en tapisseries, et à orner les chambres où nous reposons si confortablement, en paix avec nousmêmes et avec l’univers ?
Malgré tout, la peur est un instinct authentique, l’un des premiers qu’expérimente l’enfant. Ce sont surtout les bruits qui le provoquent. Pour un enfant élevé à la maison, bien des bruits venus du monde extérieur sont dépourvus d’un sens précis, et ne font que le faire tressaillir. D’après M. B. Pérez, excellent observateur, « la frayeur causée par les impressions visuelles est moins fréquente chez les petits enfants de trois à dix mois que celle qui provient des impressions auditives ; chez les chats, dès le quinzième jour, c’est le contraire qui a lieu. Un enfant de trois mois et demi, au milieu du va et vient d’un incendie, en présence des flammes dévorantes et des murs effondrés, ne manifestait ni étonnement, ni crainte : il souriait même à la femme qui le gardait en attendant ses parents et en veillant sur les meubles ; mais le bruit du clairon des pompiers qui approchaient, et ensuite le bruit des roues de la pompe, le firent tressaillir et pleurer. A cette époque, je n’ai pas encore vu d’enfant tressaillir sous l’impression d’un éclair, même très vif, mais j’en ai vu plusieurs s’effrayer du bruit du tonnerre... [La frayeur] vient au petit enfant [sans expérience] plutôt à l’occasion des impres-
l’instinct
sions auditives que des impressions visuelles (1). » Le bruit augmente d’une façon très sensible les terreurs que nous pouvons éprouver à l’âge adulte. Les hurlements de la tempête, sur terre ou sur mer, sont l’une des principales causes de l’angoisse où elle nous jeUe quand nous y sommes exposés. J’ai pu faire à ce sujet des observations sur moi : quand je suis au ht et que le vent qui fait rage au dehors m'empêche de dormir, chaque grondement de la rafale me produit invariablement un arrêt momentané des battements du cœur. Nous aurions moins peur des chiens qui nous attaquent s’ils ne menaient si grand tapage.
Nous craignons en outre les hommes étranges, les animaux étranges, petits ou grands, surtout les hommes et les animaux qui s’avancent menaçants sur nous. L impression est alors purement instinctive et antérieure à toute expérience de la réalité du danger couru. Certains enfants poussent des cris de terreur au premier chat ou au premier chien qu’ils voient ; et il faut souvent des semaines pour les décider à toucher ces animaux ; tandis que d’autres enfants ne se tiennent pas de les caresser à l’instant. Diverses espèces de bêtes, ou sales, ou visqueuses, ou froides, tout le genre des « vermines », les araignées et les serpents en particulier, nous causent une terreur bien difficile a surmonter, où il est impossible de faire le départ de 1 épouvante instinctive et de l’épouvante engendrée par des histoires terrifiantes sur ces bêtes. La crainte qu’elles nous inspirent me semble se développer graduellement, SI j’en juge par une observation que je fis sur l’un de mes enfants. Alors qu’il était âgé de six à huit mois, je lui donnai un jour une grenouille vivante , il la saisit aussitôt, la tint ferme en dépit de
(1) B. Ferez, La Psychologie de Venfanl, t. I, Les trois premières années de Venfanl, pp. 72 sq.