CHAPITRE XXV
les plus aveugles, les plus instinctives qu’on^ puisse imaginer ; non seulement la raison n y est gener ment pour rien, mais même elle ne peut jamais rmn contre elles. Il est plus que probable que le vertige des hauteurs, tout comme le mal de mer ou 1 amour de la musique, tient à quelque détail accidentel de la constitution nerveuse, et n’a aucune signification
téléologique. Ilvarietellementd’unepersonneàl autre,
et ses inconvénients l’emportent si évidemment sur ses avantages, que l’on ne saurait vraiinent voir en lui un instinct fixé par la sélection. L’homme, en effet, de par son anatomie, est l’un des animaux les mieux organisés pour l’ascension des hauteurs . à cette aptitude physique devrait donc correspondre une prédisposition psychique à s’y trouver de niveau et d’aplomb, au lieu de cette crainte d’y monter. En réalité, il n’y a rien de moins clair que la finalité de la peur dès que celle-ci dépasse une certaine limite , en dessous de cette limite, on voit bien que quelque timidité n’est pas sans nous aider à nous adapter à notre milieu : mais les paroxysmes de l’épouvante ne peuvent jamais que nuire à celui qui en est la vic¬
time.
La crainte du monde surnaturel est une nouvelle variété de la peur. Pour trouver un objet réel qui correspondît à cette crainte, il faudrait d’abord établir la réalité des « esprits ». C’est ce que la science n’a pu faire jusqu’ici, en dépit des « sociétés de recherches psychiques ». Contentons-nous donc de dire que l’émotion spéciale de la terreur des esprits est le résultat d’une association hybride de perceptions d’événements réels et d’imaginations d’actions surnaturelles. Il y a bien des chances que cette terreur ne soit qu’une synthèse de terreurs plus simples qu’elle ; car pour qu’elle atteigne son maximum, il faut d’ordinaire qu’elle réunisse divers éléments d’horreur, tels que la solitude.
l’instinct
les ténèbres, des sons inexplicables, surtout du genre sinistre, des formes mouvantes à demi-perceptibles, (ou franchement effrayantes si on les perçoit nettement) ; ajoutez à tout cela le vertige spécial aux attentes trompées. N otez ici l’importance extrême de cette déception, qui est un phénomène d’ordre intellectuel. Notre sang se fige, et nous éprouvons une émotion étrange à voir le cours d’un événement familier s’interrompre brusquement pour prendre une direction inattendue. Le cœur cesserait de vous battre, si vous voyiez votre chaise faire toute seule le tour de votre chambre. Les animaux sont tout aussi impressionnables que nous au mystère des phénomènes exceptionnels. Mon ami le professeur W.-K. Brooks vit un jour son chien, bête robuste et vaillante, tomber dans une sorte de terreur épileptique à la vue d’un os qui bondissait sur le plancher, où il était traîné par un fil invisible. Darwin et Romanes ont rassemblé de pareilles observations. Concevoir un cours d’événements surnaturels, c’est concevoir une annihilation du cours naturel. Le surnaturel des sorcières et des farfadets utilise encore d’autres ingrédients d’épouvante : cavernes, sécrétions de matières visqueuses, bêtes repoussantes, cadavres, etc. Un cadavre humain produit normalement un effroi instinctif, dû sans doute au je ne sais quoi de mystérieux qui s’en dégage, effroi d’ailleurs vite dissipé par l’accoutumance. Mais, si l’on veut bien prendre garde au rôle spécifique et constant que " jouent dans les cauchemars, et dans certaines formes de délire, les cadavres, les reptiles et tout ce qui grouille sous terre, on conviendra peut-être qu’il y a quelque raison de se demander s il n a pas existé autrefois une époque où l’homme vivait normalement parmi ces terrifiants objets. Un évolutionniste intrépide, comme il n’en manque pas, se trouverait ici à l’aise pour interpréter ces, épouvantes et leur scéna-