CHAPITRE XXVI
pure présence d’une autre idée empêchera qu’il n’ait lieu. Essayez d’avoir l’impression que vous courbez votre doigt, tout en le tenant droit : au bout d’une minute, vous le sentirez bel et bien travaillé et comme infléchi par le mouvement que vous imaginez. Cependant, à regarder votre doigt, vous le trouveriez immobile, parce que vous avez aussi dans la conscience Vidée qu’en réalité il ne se meut pas. Mais laissez tomber cette idée, ne pensez plus qu’au mouvement purement et simplement : et soudain il se produira sans le moindre effort.
La conduite d’un homme à l’état de veille est ainsi en tout temps la résultante de deux forces nerveuses antagonistes. Avec une finesse inimaginable, des courants épars dans les cellules et les fibres du cerveau agissent sur les nerfs moteurs, tandis que d’autres courants, non moins inimaginablement fins que les premiers, agissent sur eux, secondent ou obstruent leur cours et modifient par là leur direction ou leur vitesse. La conclusion de tout cela, c’est que les courants, qui doivent toujours en fin de compte s’échapper par quelques nerfs moteurs, s’échappent tantôt d’un côté et tantôt d’un autre ; tantôt même ils se font mutuellement équilibre, et si longtemps qu’un observateur superficiel pourrait penser qu’ils ne trouvent aucune voie de sortie. Mais il faut rappeler à cet -observateur qu au point de vue psycho-physiologique un geste, une expression des sourcils ou un soupir sont des mouvements, au même titre qu’un acte de locomotion. Le souffle d’un roi ne tue pas moins que le coup de poignard d’un assassin ; et l’épanchement des courants qu’accompagne le flux mystérieux et impondérable de nos idées, n’a pas toujours besoin de ressembler à une explosion ou à un phénomène physique aussi facile à percevoir.
L action précédée de débbération. — Nous sommes
LA VOLONTÉ
maintenant en mesure de décrire ce qui se passe dans « l’action délibérée quand la conscience a devant elle plusieurs idées qui se contredisent ou se favorisent mutuellement. Une de ces idées peut porter sur un acte, et d’elle-même elle provoquerait un mouvement ; mais d’autres idées sont là, dont les unes font obstacle à la décharge motrice, tandis que d’autres la sollicitent. De tout cela résulte le malaise intérieur bien connu sous le nom d’indécision. C’est même un bonheur pour moi que tout le monde en ait fait niaintes fois l’expérience, car je ne vois guère comment je pourrais le décrire. Tant qu’il dure et que les idées continuent à rester sous le regard de l’attention, nous disons que nous délibérons ; et quand il cesse, soit que la suggestion première l’emporte et se réalise en mouvements, soit qu’elle soit définitivement évincée par ses antagonistes, nous disons que nous nous décidons, que notre voloîité formule son fiat en faveur de l’une ou de l’autre alternative. On appelle raisons ou motifs delà décision les idées qui renforcent ou neutralisent l’impulsion initiale.
Le processus de la délibération est d une complexité qui varie à l’infini. A quelque moment qu’on l’analyse, on trouve toujours la conscience aux prises avec des données qui ne sont rien moins que simples, cax elle ne cesse jamais d’avoir plus ou moins obscurément présent tout le détail des motifs en conflit. Successivement les uns, puis les autres, passent au premier pian et s’y accusent avec netteté, selon que les y appellent les oscillations de l’attention, ou le flux et le reflux des associations. Mais, si vifs que puissent être les motifs de premier plan, si prêts qu’on Tes sente à renverser toutes barrières et à « décharger » leurs mouvements, toujours il reste à farrière-plan d’autres motifs, si obscurément sentis soient-ils, qui constituent comme une « frange » (cf.