CHAPITRE XXVI
duites à la diversité de leurs idéaux ou de la conception pratique qu’ils s’en font. On ne trouverait guère de meilleurs sentiments, ni une conscience plus vive et plus constante de l’abîme qui sépare le bien du mal, que chez les pauvres êtres irrémédiablement tombés : rêvasseurs, ivrognes, idéologues, ratés, etc., dont toute l’existence n’est qu’une longue contradiction entre la pensée et l’action, entre nne intelligence ferme et droite et un caractère faible et boiteux. Personne ne goûte comme eux aux fruits de l’arbre du savoir : en fait de connaissances morales, les Philistins prospères et rangés qu’ils scandalisent ne .sont auprès d’eux que des enfants à la mamelle. Mais ces connaissances ne sortent point de l’arrière-fond de la conscience, où elles ne font que gronder, grommeler et geindre, s’épuiser en distinctions, commentaires, protestations, désirs et demi-résolutions, sans pouvoir jamais produire une résolution franche, impuissantes quelles sont à quitter le mode mineur pour le mode majeur, le subjonctif pour l’impératif, à rompre enfin le charme qqi les paralyse, pour prendre Virilement en mains le gouvernail de l’action. Un Rousseau, un Restif vous feraient croire que, dans des caractères comme les leurs, toute l’efficacité impulsive est accaparée par les motifs bas ; l’action suit toujours ces motifs, comme un train suit toujours la voie de droite. Cependant, des motifs plus élevés sont là, et en abondance ; mais ils sont la voie de gauche sur laquelle le tram ne s’aiguille jamais ; et jusqu’au bout ils seront là sans qu’on les utilise. Leur influence sur la conduite est exactement celle qu’aurait sur un express filant à toute vapeur un piéton arrêté sur son passage et qui demanderait à y monter. Le sentiment de cette impuissance, sans cesse accru par des expériences où les bons sentiments n’aboutissent qu’à de mauvaises actions, est bien le viatique le plus amer
LA VOLONTÉ
qu’un homme puisse savourer tout le long de cette vallée de larmes.
L’effort est perçu comme une force originale. — Nous avons maintenant un critérium facile pour discerner la présence de l’effort dans la volition : il y a effort chaque fois qu’on fait appel à un motif rare et idéal pour neutraliser des impulsions habituelles et instinctives, chaque fois que 1 action se fait contre des tendances naturellement très explosives, ou malgré des inhibitions naturellement très obstructives. L’ « âme bien née », le « fils du soleil » dont le berceau fut comblé de tous les dons des fées, ne le connaissent guère, et s’en passent fort bien toute leur vie : il est le lot des héros et des nerveux. Or, l’idée que nous nous en faisons spontanément, partout où nous le rencontrons, est celle d’une force additionnelle surajoutée aux motifs qui finissent par prévaloir. Nous ne concevons nullement cette force sur le type des forces physiques. De forces physiques appliquées à un même corps nous dirons qu elles pousseront ce corps dans le sens de la ligne de moindre résistance, et que son mouvement et la direction de ce mouvement ne seront que des résultantes de ces forces composées : il est bien remarquable que nous ne tenions jamais ce langage à propos de la volition ni de l’effort volitionnel, — du moins quand nous avons l’esprit libre de toute théorie a priori. Car nous pouvons évidemment introduire le déterminisme physique dans la conscience, et dire que faction volontaire suit, elle aussi, la ligne de moindre résistance : il suffit pour cela de définir ligne de moindre résistance la ligne qui en fait a été suivie par faction volontaire. Mais c’est là affaire de définition, et non de perception intérieure. Nous avons l’impression, au contraire, d’aller dans le sens de la plus grande résistance, chaque fois que nous prenons une décision qui nous coûte, et que