CHAPITRE XXYI
Et cette liste est indéfinie ; car ces représentations sont légion, nous avons pu le voir à propos de l’instinct et de l’émotion. Acceptons donc de bonne grâce ce verdict de l’expérience, et n’allons pas, au prix de la moitié des faits, demander à une théorie a priori une simplification illusoire des mobiles et des motifs.
De même que le plaisir et la douleur n’ont aucune part dans nos actes originels, j’entends dans nos actes instinctifs et émotionnels, de même n’en ont-ils aucune dans nos derniers actes, ceux qui ressortissent à des habitudes lentement et artificiellement enracinées. Sauf en de très rares circonstances, vous ne sauriez voir intervenir la moindre idée de plaisir ou de douleur dans ces mille actions coutumières qui remplissent toutes nos journées : s’habiller et se déshabiller, se mettre au travail ou le quitter, vaquer à l’infinité des occupations routinières, etc. Il n’y a en tout cela que des actions idéo-motrices. De même que je ne respire pas pour le plaisir de respirer, mais me trouve respirer sans savoir pourquoi ni comment, de même je n’écris pas pour le plaisir d’écrire, mais me trouve écrire sans savoir pourquoi ni comment, uniquement parce que j’ai commencé et que je continue de le faire, sous la pression des pensées qui affluent à mon cerveau et qui actionnent ma main et ma plume. Tout le monde s’est amusé à tapoter distraitement à table le manche d’un couteau : qui prétendrait l’avoir jamais fait expressément pour se procurer un plaisir ou éviter une douleur? Nous faisons tous ces actes parce que nous ne pouvons nous empêcher de les faire au moment où nous les faisons ; ils sont le canal naturel par où s’épanche le trop-plein de nos énergies nerveuses. Et nous serions la plupart du temps bien en peine d’assigner la moindre « raison » à ces gestes distraits, tics « nerveux », soubresauts, etc., dont nous avons pris l’habitude. Voyez ce qui se
LA VOLONTÉ
passe chez un homme timide et « sauvage » que l’on invite de but en blanc à quelque réunion mondaine. Évidemment cela Fhorripile ; mais vous êtes la, et votre présence exerce une contrainte sur lui ; il ne trouve point d’excuse et donne un oui, dont il se maudit à l’instant même, et longtemps après encore.
Il faut être terriblement maître de soi pour ne pas commettre au moins une fois la semaine quelque bévue de cet acabit. De tels exemples de volunlas invita montrent que nous agissons souvent sans y être déterminés, non seulement par la représentation d un plaisir, mais même par la représentation d’un « bien » quelconque. Cependant la catégorie des «biens» contient beaucoup plus de motifs efficaces que la catégorie des « plaisirs » ; il serait néanmoins à peu près aussi vain de prétendre faire rentrer tous nos actes dans celle-là que dans celle-ci. En particulier, les impulsions maladives et les idées fixes échappent aussi bien à l’une qu’à l’autre. C’est même par leur côté « défendu » que certains actes nous fascinent a nous donner le vertige ; supprinaez leur prohibition, . et vous supprimerez leur attraction. Quand j’etais a l’université, il advint qu’un étudiant pensa se tuer en se jetant d’une fenêtre très élevée sur le perron d’un des bâtiments du collège. Tous les jours, un autre étudiant, de mes amis, passait et repassait devant cette fenêtre pour gagner sa chambre, et jamais sans éprouver une terrible tentation de s’y précipiter lui aussi C’était un catholique ; il soumit la chose a son directeur qui lui dit alors : « Eh bien ! Puisqu’il faut, il faut ! Allez de ce pas vous jeter vous aussi par cette fenêtre! » A l’instant même 1 obsession tomba. Ce directeur s’entendait à guérir un esprit malade. Mais il n’est pas besoin de recourir aux esprits malades pour trouver des exemples de cette fascination qu’exercent parfois le mal ou la souffrance, envisagés comme mal