CHAPITRE XXVI
gnerie : cette conception-là n’arrivera jamais à s’imposer à la conscience du pauvre diable. S’il parvient un jour à la dégager de toutes celles que suggèrent les diverses occasions de boire, et s’il se convainc, envers et contre tout, que sa conduite s’appelle ivrognerie et ne mérite pas d’autre nom, croyez bien qu’il n’est pas loin d’être guéri. L’effort qu’il fait pour maintenir résolument ce juste nom dans son esprit est certainement l’acte moral qui le sauve.
Le rôle de l’effort est donc partout le même : maintenir l’affirmation et l’acceptation d’une idée qui, laissée à elle-même, s’échapperait. 11 peut être froid et morne, s’il lui faut s’opposer aux explosions d’une conscience où tout s’agite et bouillonne ; il sera intense et violent, s’il lui faut secouer les inhibitions d’une conscience amollie ou paralysée, — celle d’un matelot épuisé sur son épave, par exemple. Deux séries d’idées se disputent ce malheureux ; l’une lui représente- ses pauvres mains endolories, l’indicible épuisement qu’il éprouve en tout son être à pomper sans relâche, les délices du sommeil où il se sent tomber ; l’autre lui montre l’abîme prêt à l’engloutir comme une proie. « Plutôt travailler et souffrir ! » dit-il ; et cette idée de travail se réalise, en dépit des inhibitions que lui opposent les sensations relativement voluptueuses qu’il éprouve à s’allonger sans rien faire. D’autres fois, ce sera l’idée du sommeil et de ses antécédents immédiats qu’il sera difficile de maintenir dans la conscience. Si un malade affligé d’insomnie peut dominer assez bien la meute tourbillonnante de ses idées, et arriver, soit à ne plus penser à rien (ce qui n’est pas impossible), soit simplement à se représenter une à une les lettres d’un vers ou d’un verset de l’Écriture, en épelant lentement et avec monotonie, il est à peu près certain d’obtenir certains effets physiques et de goûter enfin le
LA VOLONTÉ
sommeil. Le difficile est de forcer quelque temps son esprit à une suite d’idées si naturellement insipides.
En résumé, qu’il s’agisse de triompher d’impulsions ou d’inhibitions, que l’on soit sain ou malade d’esprit, tout l’effort moral revient exclusivement à des
représentations, à penser '. La plupart des fous savent que leurs idées sont insensées, mais les trouvent trop fortes pour espérer leur résister ; et, par contre, les idées saines leur apparaissent austères à mourir, glacées comme des cadavres, si bien qu’ils n’ont pas le courage de les regarder en face et de leur dire .
« soyez seules ma réalité ! >> Mais avec un effort suffisant" dit le docteur Wigan, « ces hommes peuvent remonter leur horloge pour quelque temps, et s’imposer de ne pas manifester extérieurement les idées qui obsèdent leur cerveau incohérent. On pourrait citer bien des cas analogues à celui de ce pensionnaire de Bicêtre dont parle Pinel. Il venait de subir un long examen, où il avait donné tous les signes d’un esprit parfaitement guéri ; mais quand on lui présenta son élargissement, il signa « Jésus-Christ », et se laissa aussitôt aller à toutes les divagations liées à cette illusion Durant l’examen, et pour atteindre son but, il s’était « tenu en bride », pour me servir des termes mêmes du malade dont j’ai parlé au commencement de ce livre ; une fois son but atteint, il a « lâche les rênes » comme à l’ordinaire, ne pouvant plus réfréner son illusion, dont il avait peut-être encore conscience. J’ai pu remarquer qu’il faut à ces malades beaucoup de temps pour se remonter jusqu’à une complété maîtrise d’eux-mêmes, et que les efforts qu ils font leur causent une tension d’esprit très douloureuse. Mais si bien sur leurs gardes qu’ils soient, ils peuvent ’se laisser surprendre, soit par une remarque sans importance, soit par suite de la longueur de l’examen • alors ils se laissent aller, sans plus pouvoir