CHAPITRE XXVI
se ressaisir, à moins de prendre le temps de se remonter de nouveau (1). »
Pour tout dire d’un mot, le processus psychologique s’achève dans la volition, qui a toujours une idée pour point d’application immédiat. Il existe toujours pour chacun de nous quelque idée antipathique, dont le profil terrifiant ne se dessine pas plus tôt au seuil de notre conscience, que nous nous jetons brusquement de côté, comme fait un cheval qui se cabre. La seule résistance que puisse éprouver la volonté, c’est la résistance que ces idées-là opposent à l’attention. L’attention que nous fixons sur elles est l’acte volontaire, le seul acte de volonté intérieur que nous accomplissions jamais.
La question du « libre arbitre ». — Ainsi que nous l’avons remarqué page 589, tant que dure l’expérience de l’effort, nous avons à tout moment le sentiment que nous pourrions faire plus ou moins que nous ne faisons en réalité. En d’autres termes, l’effort nous apparaît non comme une réaction de type fixé, que provoquerait nécessairement de notre part l’idée qui nous résiste, mais Comme ce que les mathématiciens appellent une «variable indépendante », évoluant parmi les données fixes que sont dans chaque cas nos motifs, notre caractère, etc. S’il en est réellement ainsi, si la quantité de notre effort n’est pas une fonction déterminée par ces autres données, nous sommes vraiment libres, au sens ordinaire du mot. Si, par contre, la quantité de l’effort est une fonction déterminée, c’està-dire si n’importe quelle idée, qui à n’importe quel moment occupe notre conscience, est de toute éternité destinée fatalement à l’occuper à ce moment même et dans les conditions données, et à obtenir de nous exactement l’effort d’attention que nous lui
(1) WiGAN, The Dualilg of lhe Mind, pp. 141-2.
LA VOLONTÉ
donnons, rien en plus,' rien en moins, — alors nous ne sommes pas libres, mais tous nos actes sont prédéterminés. Ainsi donc, la question de fait, dans la controverse du libre arbitre, est extrêmement simple : elle porte uniquement sur la quantité de l’effort d’attention que nous pouvons déployer à un moment donné, La durée et l’intensité de cet effort sont-elles, oui ou non, des fonctions fixes de l’idée à laquelle il s’agit de faire attention ? Or il semble; ainsi que je viens de le dire, que dans chaque cas nous puissions faire plus ou moins que nous ne faisons. Prenez un homme qui vient, durant des jours et des semaines, de donner libre carrière à ses pensées et à ses désirs, tant et si bien qu’ils ont fini par le précipiter dans un acte particulièrement malpropre, lâche ou cruel : il serait bien difficile en vérité de convaincre cet homme que ses remords lui mentent, et qu’il n’a pu à aucun moment tenir en bride ses instincts. Il serait bien difficile aussi de lui faire croire que ce bel univers, dont son infamie est la négation criante, demandait et exigeait de lui cette infamie même au moment fatal, et de toute éternité lui avait rendu tout autre acte impossible. Et cependant voici que nous nous heurtons par ailleurs à cette certitude : toutes les volitions sans effort de cet homme ne sont que des résultantes d intérêts et d’associations, dont la puissance et le cours sont déterminés mécaniquement par la structeire physique de son cerveau. Dès lors, on peut êfre irrésistiblement amené, au nom de la loi de continuité ou au nom d’une conception monistique de l’uni4rs, à refuser à ce petit phénomène de l’effort le privilège de tenir en échec l’universel déterminisme, roi absolu de tous les phénomènes. Car enfin, la conscience de diverses alternatives possibles se retrouve aussi bien dans la volition sans effort que dans la volition avec effort ; or, il est certain qu elle est une