CHAPITRE XXVI
à la question technique du « dosage de l’effort », parce que la psychologie n’aura jamais mission pour la trancher, comme homme, je ne puis me dispenser de parler de l’importance et de la signification singulières du phénomène de l’effort dans la vie individuelle. Naturellement nous avons plus d’un « mètre » pour mesurer notre propre valeur : notre intelligence, notre énergie, notre richesse, même notre « étoile » nous donnent le sentiment d’être de taille à affronter la vie, et nous réchauffent le cœur d’autant. Mais, à des profondeurs où n’atteignent pas ces mesures-là, nous en trouvons une autre qui peut au besoin les suppléer et se suffire à elle-même : la mesure de la somme d’effort dontnous nous sentons capables. Intelligence, énergie, richesses, (f étoile », ne sont, après tout, que des résultantes, des retentissements en nous du monde extérieur ; avec l’effort, nous avons conscience de pénétrer dans un monde absolument nouveau. L effort nous apparaît comme la réalité substantielle que nous sommes, par opposition à ces autres réalités accidentelles que nous ne faisons qu avoir et porter partout avec nous. Si donc le drame de la vie humaine doit permettre de « sonder les rems et .les cœurs », il semble devoir révéler ce que nous pouvons rendre en fait d’effort. Qui ne peut rien rendre n^est qu’une ombre ; qui peut rendre beaucoup, un héros. L’énorme univers qui nous enserre nous pose toutes sortes de questions, et nous soumet a toutes sortes d’épreuves ; quelques-unes de ces questions comportent une réponse nette et précise, queiques-unes de ces épreuves n’exigent de nous que des actions faciles. Mais la question la plus profonde qui puisse jamais nous être posée ne comporte pas d autre réponse que l’acquiescement muet de notre volonté, et le roidissement des fibres de notre cœur, réponse qui peut tenir en deux mots : « Oui,
Lâ. VOLONTÉ
veux gu’il en soit précisément ainsi ! >5 Quand la ' vie nous met en présence d’événements qui nous terrifient, ou quand elle ne déploie plus sous nos yeux que ses plus noirs abîmes, les hommes sans valeur perdent toute emprise sur les choses ; et alors, ou bien ils se dérobent aux difficultés en en détournant les yeux, ou bien, ne pouvant user de cette échappatoire, ils s’abandonnent et s’effondrent comme des masses gémissantes et apeurées. L’effort les dépasse qui consiste à faire face à ces représentations effarantes, et à consentir à leur présence. Toute autre est l’attitude du Kéros. Non pas que la situation cesse de lui apparaître sinistre et terrifiante, de contredire ses désirs et ses tendances ; mais il sait la regarder bien en face quand il faut, sans pour cela cesser d’avoir barre sur la vie. Il est pour l’univers un adversaire qui le vaut, un égal. L’effort qu’il peut faire pour se tenir droit et garder son cœur de tout écroulement est la mesure directe de sa propre valeur, et du rôle qu’il joue dans le jeu de la vie. Il est de taille à soutenir le choc de l’univers ; il peut se rencontrer avec lui, et garder sa foi en la vie dans les épreuves mêmes ou sombrent ses frères moins énergiques. Il sait même encore y trouver de la saveur à la vie. Non qu’il ferme les yeux, comme l’autruche, à ce qu’il craindrait de voir ; mais il goûte l’existence en la regardant en face avec toutes ses laideurs, qu il accepte de toute sa volonté. C’est par là qu’il prend rang parmi les maîtres et les seigneurs de la vie. Pas plus dans le monde de la pensée que dans le monde de Faction, nous ne tenons compte ou n’allons demander l’aide de ceux qui ne savent pas courir de risques, qui n’ont pas le goût de la vie dangereuse. La vie religieuse nous offre aujourd’hui plus de ces passes périlleuses, à l’inverse de la vie pratique qui nous en offre moins. Mais, de même que notre courage
CHÂPITBE XXVI
n’est si souvent que le reflet du courage d un autre, de même notre foi peut être la foi dans la foi d un autre. Un exemple héroïque retrempe et renouvelle notre vie. Le prophète a bu plus que personne à la coupe d’amertume ; mais sa contenance est si ferme, ses paroles surabondent d’une si joyeuse énergie, que sa volonté devient notre volonté, et que notre vie s’échauffe à la flamme de sa vie.
Ainsi donc, non seulement notre vie morale, mais encore notre vie religieuse, dans la mesure où elle est l’œuvre de’ notre volonté, dépendent de la somme d’efforts dont nous sommes capables. « Voulez-vous^ oui ou non, quil en soit ainsi ? » telle est la question qui permet le mieux de nous juger. Or, cette question se pose à nous à toute heure de la journée, pour les plus petites comme pour les plus grandes choses, dans le monde de la pensée comme dans le monde de l’action. Et nous n’y répondons pas par des paroles, mais par des consentements et par des non-consentements. Comment, dès lors, s’étonner que ces réponses muettes apparaissent comme les instruments de nos communications les plus intimes avec le fond des choses ? Gomment s’étonner que l’effort qu’elles exigent de nous soit le « mètre » de notre valeur d’hommes ? Comment s’étonner enfin que l’effort qu’elles obtiennent de nous soit précisément le seul apport inemprunté et personnel par quoi nous contribuons à enrichir l’univers ?